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Raconter Paris : le fonds “Mémoire de Paris” (1919-1960). Première partie : genèse d’une collecte

Une initiative de la Ville de Paris

En 1992, année européenne consacrée aux personnes âgées et à la solidarité entre générations, la Direction Générale à l’Information et la Communication du Bureau d’Aide Sociale de la Ville de Paris lance un premier appel à témoignages. L’initiative s’adresse aux personnes ayant vécu à Paris entre 1919 et 1939, invitées à partager leurs souvenirs de la vie dans l’entre-deux-guerres. L’opération fait l’objet d’une stratégie de communication mise en place par le Bureau d’aide sociale. 

Diffusé à la fois dans des quotidiens (Le Figaro, L’Humanité, Le Monde, Le Quotidien de Paris), des hebdomadaires comme Pèlerin Magazine1 ou Télérama, ainsi que dans des bulletins internes municipaux et le journal d’information de la Ville de Paris2, l’appel est également repris à la radio, notamment sur Radio Bleue et RTL3. Certains supports se révèlent particulièrement efficaces, en particulier les articles du Figaro signés par Henri Amouroux, réputé pour sa série d’ouvrages La Grande Histoire des Français sous l’Occupation (1976-1999) avec des premiers tomes vendus à plus de 2 millions d’exemplaires. La campagne est également relayée dans les maisons de retraite et d’autres structures accueillant des personnes âgées, où des entretiens individuels et collectifs sont organisés. 

Les appels dans la presse

Comme nous l’avons indiqué, les témoignages répondent à des appels diffusés dans la presse écrite et à la radio. Il est, à cet égard, intéressant d’examiner le contenu et la forme de ces appels, ainsi que la manière dont la collecte y est présentée, dans la mesure où cela a nécessairement influencé la rédaction des témoignages et les thèmes qu’ils abordent. Les appels ayant été multiples, les témoignages ne précisent pas toujours comment leurs auteurs en ont appris l’existence. Nous proposons donc de reproduire ici quelques-uns de ces appels ; leur recensement pourrait être complété à l’avenir afin d’affiner l’histoire de la collecte et, plus largement, de mieux comprendre les conditions de production des témoignages.

Dans le Figaro-Magazine, 12 juin 1993

Commençons par l’une des sources les plus souvent mentionnées pour la première collecte, à savoir le numéro du Figaro Magazine daté du 12 juin 1993. Cela peut notamment s’expliquer par la grande visibilité de l’appel dans le magazine : l’article, signé par Henri Amouroux et intitulé “Racontez votre vieux Paris” est placé en début de magazine, et occupe 6 pages, largement mises en valeur avec des illustrations et titres évocateurs.

Faire revivre, par le texte et l’image, le Paris de l’entre-deux-guerres : c’est le but de l’opération “la Mémoire de Paris”, présentée, il y a quelques jours, par Jacques Chirac. Avec le Concours de RTL et du Figaro-Magazine4.

L’appel est formulé de manière particulièrement incitative. Plusieurs sous-titres encouragent les lecteurs à se sentir légitimes à témoigner : “Vos témoignages sont précieux !”, “Le patrimoine de Paris est dans vos mémoires !”. Le comité de parrainage du projet et de l’exposition est par ailleurs déjà mentionné, ce qui confère à l’entreprise une certaine autorité et renforce sa légitimité. Il ne s’adresse aussi pas uniquement aux Parisiens vivant alors dans la capitale. Il vise également ceux et celles qui ont quitté Paris, “pour prendre leur retraite en province”, mais qui y ont vécu durant l’entre-deux-guerres. Henri Amouroux précise même que, “pour ceux qui ne pourront pas écrire”, la Ville de Paris “viendra à [leur] rencontre” afin de recueillir leur parole sous forme d’entretien – proposition qui, nous le verrons, fut effectivement mise en œuvre.

L’annonce incite aussi les personnes ne souhaitant pas rédiger un texte à suggérer des thèmes à aborder – ce qui explique le fait que plusieurs témoignages se limitent à cela. Mais surtout, l’appel suggère déjà de nombreuses pistes thématiques que l’on retrouvera ensuite dans les témoignages. Il oriente donc en partie la réflexion des témoins sur ce qu’ils peuvent évoquer, d’où la récurrence de certains motifs. L’article mentionne par exemple le train Arpajon-Paris acheminant les fruits et légumes jusqu’au cœur des Halles, l’Exposition coloniale de 1931 et l’Exposition universelle de 1937, de nombreux personnages parisiens récurrents dans les témoignages – des nombreux petits métiers à l’agent de la Porte Saint-Denis à la longue Barbe –, le 6 février 1934 et les grèves de 1936, l’évolution de la mode “qui accompagnera la libération de la femme”.

La vie quotidienne se déroule dans la rue avec ces personnages qui nous paraissent pittoresques, mais qui étaient alors familiers: les chanteurs en plein air, faisant entendre Griserie ou Venez avec moi, valse chantée, les matelassières, le montreur d’ours, l’agent Leclerc qui réglait la circulation porte Saint-Denis et devait sa notoriété au port d’une très longue barbe, les chalands qui se pressaient rue Mouffetard ou rue Saint-Médard autour de fantastiques bric-à-brac, le malin qui, en 1933, en pleine canicule, avait installé rue Royale des blocs de glace auxquels on venait contre quelques centimes se rafraîchir le front, la nuque, cependant que les fontaines Wallace étaient prises d’assaut ; les concierges assises l’été sur le pas des portes, les forts des Halles lorsque les Halles, encore au cœur de Paris, étaient approvisionnées par petits trains qui, de Malakoff, apportent nuitamment  leurs imposants chargements de légumes…

En somme, l’appel contient déjà de nombreux éléments susceptibles d’inspirer le contenu des témoignages à venir. Il est donc important d’en tenir compte dans l’analyse de ces sources, dans la mesure où celles-ci ne sont pas produites indépendamment du cadre mémoriel et thématique proposé par la collecte elle-même.

Comme nous l’avons souligné, un second appel est publié le 5 août 1993 dans Le Figaro – le quotidien, cette fois –, afin de donner des nouvelles de la collecte. Signé par Françoise Varenne, l’article indique que “plus de 600 Parisiens ont répondu à l’appel et ont livré de précieux témoignages”, et revient sur l’initiative tout en proposant déjà de premières formes de synthèse et d’analyse des récits reçus. La journaliste explique ainsi que “les sujets évoqués sont divers, mais certains sont plus souvent traités que d’autres”, avant d’esquisser une forme de statistique thématique des témoignages. La « vie professionnelle » constituerait ainsi le sujet principal d’environ un quart des récits, suivie par “la famille” et “l’évolution des quartiers”, puis par “les sports et les loisirs”. À l’inverse, “les événements d’actualité devenus historiques sont, curieusement, plus rares : onze évocations seulement des événements sanglants du 6 février 1934 et dix-sept du Front populaire”.

L’article reproduit également plusieurs extraits de témoignages, rendant visible la tonalité générale de la collecte et encourageant à de nouvelles contributions. La conclusion adopte d’ailleurs explicitement cette fonction incitative : “[…] mais il reste encore tout l’été pour recueillir d’autres documents. Si les souvenirs transcrits ici ouvrent une petite fenêtre dans un coin de la mémoire des lecteurs, qu’ils n’hésitent pas. Il est encore temps d’écrire”. 

“Paris d’avant-guerre : souvenirs, souvenirs…”, Le Figaro, 5 août 1993.

Dans L’Humanité, 1er juin 1993

En contrepoint, mentionnons l’appel diffusé dans L’Humanité le 1er juin 1993. Celui-ci paraît à la fin de la rubrique “Enquête Société”, consacrée, dans cette édition, aux transformations des formes de propriété dans la capitale et à leurs effets, notamment la “modification profonde de la population parisienne”, soit “l’hémorragie des couches populaires qui l’a accompagnée”. L’ensemble de la rubrique s’inscrit dans une perspective critique des transformations urbaines. Un article revient ainsi sur des opérations de démolition et de reconstruction, évoquant des immeubles “sacrifiés sur l’autel d’une opération immobilière avec parkings en sous-sols” un autre de la résistance du quartier de Belleville face aux démolitions : “sous prétexte de régler le problème d’insalubrité, la Ville de Paris voulait raser ce quartier populaire pour reconstruire du neuf, et du cher. Mais les Bellevillois sont déterminés à ne pas se laisser faire”. Ce cadrage éditorial, au sein d’un ensemble d’articles qui dénoncent clairement les effets sociaux et urbains des transformations de la ville, éclaire potentiellement l’interprétation de l’appel à témoignage par les répondants.

Pour autant, l’appel y est sensiblement plus bref et reprend surtout les intentions formulées par Henri Amouroux dans l’article du Figaro. Les thèmes suggérés y sont moins développés, même si l’appel invite les lecteurs à “témoigner sur les grèves de 1936, le Front populaire, les départs pour les premiers congés payés, la vogue de la bicyclette et du tandem”, ainsi que sur “la vie des quartiers” ou encore les “fêtes du 14 juillet et bals de bistrots”. L’article mentionne également d’autres axes, en citant Jacques Chirac : “le travail, le logement, les transports, les commerces, l’école, la culture, les loisirs, le sport…”.

“Un appel aux Parisiens pour retrouver une mémoire”, L’Humanité, 1er juin 1993

Dans Le Quotidien de Paris, 31 mai 1993

L’appel publié dans le Quotidien de Paris le lundi 31 mai 1993 propose une version encore différente. Le texte ne fournit pas d’idées aussi précises sur le contenu des récits. On peut se demander si les témoignages recueillis via ce canal ont été moins fortement orientés que dans le cas des autres dispositifs d’appel, même si l’article inclut tout de même quelques exemples d’Henri Amouroux : le souhait de recevoir des témoignages “simples mais honnêtes”, écrits sur ce mode : “en … j’étais ouvrier, j’’’étais fonctionnaire. Pour me rendre à mon travail, je prenais l’autobus, je passais par l’arrière. Il y avait deux classes à l’époque, et un poinçonneur…”.

On retrouve également la même incitation à se sentir légitime, notamment à travers la citation de clôture de Jacques Chirac : “la mémoire passe par l’Histoire, science complexe et difficile. Et plus on a de matériaux, plus on écrit une Histoire fidèle”.

“De mémoire de vrais Parisiens”, Le Quotidien de Paris, 31 mai 1993.

Il serait intéressant de retrouver tous les appels, surtout ceux mentionnés par les témoins dans l’introduction de leur texte, à la fois dans d’autres journaux, mais aussi à la radio et à la télévision, afin de mieux connaître cet aspect de leur condition de production et ainsi pouvoir plus justement appréhender l’analyse des témoignages5.

Fort de l’écho rencontré par la première campagne, une seconde collecte est lancée en mars 1995, portant cette fois sur la période de l’après-guerre, entre 1946 et 1960. Elle repose sur des modalités similaires : diffusion dans la presse, mobilisation d’organismes accompagnant les personnes âgées, mais aussi relances auprès des participants de la première collecte, qui représentent ainsi une part importante des témoins sollicités dans cette seconde étape. Ces deux opérations rencontrent un large écho et donnent lieu à un afflux de témoignages sous des formes variées : manuscrits, tapuscrits, livres, photographies, objets, etc.

Deux expositions à l’Hôtel de Ville

Basées sur une sélection des documents recueillis, deux expositions sont organisées dans le salon d’accueil de l’Hôtel de Ville. La première exposition “La Mémoire de Paris, 1919-1939”, sur la période, se tient du 9 décembre 1993 au 30 avril 1994, accueillant jusqu’à 155 000 visiteurs. La seconde, sur les témoignages de l’après-guerre, intitulée “C’était Paris dans les années 50”, se déroule du 11 février au 7 juin 1997. La volonté de créer un lien intergénérationnel est déterminante dans les deux projets, comme l’explique Marie-Hélène Parinaud, co-organisatrice de l’exposition, dans l’avant-propos du catalogue “cette exposition est la proposition d’un voyage dans le temps, qui peut établir un lien nouveau de sympathie entre les générations”6.

Les expositions sont organisées autour de différents thèmes et d’une trame historique accompagnée par une sélection de citations extraites des témoignages, choisie par le Bureau d’Aide Sociale, en collaboration avec un comité de parrainage. Des objets et des photographies, dont certaines envoyées par les témoins eux-mêmes, servent alors à illustrer les citations choisies. Des fonds photographiques de collections privées et publiques sont aussi mobilisés, en particulier le fonds France-Soir de la Bibliothèque historique.

Bien que les deux comités de parrainage des expositions soient présidés par Henri Amouroux, ils se distinguent par leur composition.

La première exposition, organisée sous la municipalité de Jacques Chirac, est parrainée par un comité composé d’historiens, d’archivistes et de responsables culturels, comme Jean-Jacques Aillagon (Directeur des Affaires culturelles de la Ville de Paris), Jean Tulard (Professeur à l’université Paris-Sorbonne) et Jean-Marie Jenn (Directeur des Archives de Paris).

La seconde exposition, co-présidée par Jean Tiberi, maire de Paris de 1995 à 2001, dispose d’un comité composé de personnalités du spectacle et des médias, comme Héléna Bossis (directrice du Théâtre Antoine-Simon Berriau) ou Marc Chevalier (président de la Chanson française) – ces derniers ayant eux-mêmes contribué en livrant un témoignage dans le cadre de la collecte. On note aussi la forte implication de partenaires et sponsors très divers, allant d’institutions publiques (comme la Préfecture de police ou l’Ina), aux milieux associatifs (Association de la mémoire juive de Paris), en passant par divers médias (Radio France, RTL, RATP Audiovisuel) et entreprises privées (L’Oréal, Citroën, Banania).

En amont de l’exposition sont aussi organisées d’autres manifestations, notamment la diffusion de certains témoignages sur Radio Bleue7, et surtout un spectacle à l’Olympia le 22 octobre 1993, chapeauté par Caroline Clerc et Claude Dufresne, centré autour des chansons8, sans oublier, à la vidéothèque de Paris, la projection de films de l’entre-deux-guerres tels que Le Jour se lève de Marcel Carné ou La Belle Équipe de Julien Duvivier. 

Les deux expositions donnent lieu à la publication d’un catalogue9. Celui de la première exposition a rencontré un succès non négligeable : 11 000 exemplaires ont été vendus. 

Une fois chaque exposition terminée, les témoignages des deux collectes ont été donnés à la Bibliothèque historique de la Ville de Paris pour archivage. Ces dons marquent le passage d’une logique de valorisation, qui était celle des expositions, à celle de la conservation et de la recherche. La seconde partie de ce billet reviendra ainsi sur l’organisation de l’inventaire du fonds, sur les principales caractéristiques du corpus, ainsi que sur quelques exemples de témoignages permettant d’en illustrer la richesse et la diversité.


Image de couverture : Foire à la ferraille, boulevard Richard-Lenoir (11e arr.) en 1926 (BHVP, 4C-EPF-002-1282).


L’écriture de ce billet de blog et le référencement du fonds ont été conduits par Lisa Kremser, étudiante en master 2 d’histoire à l’Université Panthéon Sorbonne, et par Judith Revcolevschi, étudiante en master 2 d’histoire publique à l’Université Paris-Est Créteil Val de Marne. Le podcast a été produit par Judith Revcolevschi. Ces travaux ont été effectués dans le cadre d’un stage au sein du Centre de Sociologie des Organisations de Sciences Po Paris sous la supervision de Sarah Gensburger (DR CNRS) et en partenariat avec la Bibliothèque historique de la Ville de Paris, sous la supervision de Claire Daniélou, sa directrice adjointe, et de Patrick Le Boeuf, conservateur responsable du département des Manuscrits. Ce stage a été financé par un financement de la délégation à la Résilience de la Ville de Paris.

  1. Pèlerin Magazine, n°5 766, 4 juin 1993. []
  2. En date du 15 septembre 1993. []
  3. Diffusion le 7 juin vers 13 h. []
  4. “Racontez votre vieux Paris”, Le Figaro-Magazine, 12 juin 1993, p. 8-16. []
  5. Citons notamment : 7 juin 1993 sur RTL, l’article du 4 juin 1993 dans Pèlerin Magazine, l’article du Journal d’info de la Ville de Paris du 15 septembre 1993, journal télévisé de 12h30 sur France 3 du 4 juin 1993… Notons par ailleurs qu’une émission d’une heure diffusée le 14 mars 1994 sur France Culture a été consacrée à l’initiative, donnant successivement la parole à plusieurs acteurs du projet : Henri Amouroux, Jean Derens, conservateur de la BHVP, Kathia David, en charge des entretiens, ainsi que Michel Fleury, vice-président de l’exposition. Des témoignages sont diffusés et l’émission est aussi l’occasion d’un débat entre les intervenants sur la manière dont ces témoignages doivent être traités. Voir notice 598867.001 sur le catalogue de l’Inathèque. []
  6. C’était Paris dans les années 50. 1945/1959. Catalogue de la 2e exposition, 1997, p. 7. []
  7. Cité dans l’article “De mémoire de vrais Parisiens”, Le Quotidien de Paris, 31 mai 1993. []
  8. Cité dans l’article “Un appel aux Parisiens pour retrouver une mémoire”, L’Humanité, 1er juin 1993. []
  9. Les deux catalogues sont consultables à la BHVP, le premier, intitulé La Mémoire de Paris, 1919-1939 sous la cote 150730, et le second, intitulé C’était Paris dans les années 50, consultable sous la cote 739384. []
Judith Revcolevschi
Judith Revcolevschi

Le texte seul est utilisable sous licence Creative Commons Attribution Utilisation non commerciale Pas d’Œuvre dérivée 4.0 International. Les autres éléments (illustrations, fichiers annexes importés) sont “Tous droits réservés”, sauf mention contraire.


OpenEdition vous propose de citer ce billet de la manière suivante :
Lisa Kremser, Judith Revcolevschi (17 août 2026). Raconter Paris : le fonds “Mémoire de Paris” (1919-1960). Première partie : genèse d’une collecte. L'échauguette. Consulté le 6 septembre 2026 à l’adresse https://doi.org/10.58079/16o09


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