À la recherche de livres spoliés dans les collections de la Bibliothèque historique
Cet article a été écrit par Charlène Nicot, stagiaire en charge du dossier “Provenances”. Un grand merci à elle pour son travail et sa pugnacité !
Pendant la Seconde Guerre mondiale, les autorités nazies, avec la complicité du régime de Vichy, ont organisé la spoliation de nombreux biens culturels appartenant à des particuliers, à des institutions ou à des communautés persécutées. Ces spoliations ne se limitaient pas aux œuvres d’art, mais concernaient également une grande diversité d’objets, parmi lesquels des instruments de musiques, des meubles, des archives, des documents et des livres. Ces derniers furent notamment saisis dans des bibliothèques privées appartenant à des familles juives, à des opposants politiques, mais aussi à des bibliothèques associatives ou à des bibliothèques d’institutions françaises et d’institutions confessionnelles.
La question des biens culturels spoliés lors de la Seconde Guerre mondiale fait l’objet, depuis la fin des années 1990 et le début des années 2000, d’un important renouvellement historiographique à l’échelle internationale, notamment à travers l’organisation de conférences, de colloques et la publication de nombreux travaux consacrés aux spoliations. Toutefois, l’attention portée à ces biens demeure inégale selon leur nature. Les œuvres d’art ont ainsi bénéficié d’une visibilité scientifique et médiatique particulièrement importante, tandis que les spoliations de livres sont longtemps restées moins étudiées et plus largement méconnues du grand public.
Dans ce contexte, le travail d’identification des ouvrages spoliés au sein des fonds de bibliothèques et les réflexions relatives à leur restitution se sont développés plus tardivement. Or, sans minimiser l’ampleur des vols d’œuvres artistiques, il convient de rappeler que les livres constituent l’une des catégories de biens culturels les plus massivement spoliés durant la Seconde Guerre mondiale. Les estimations avancent aujourd’hui qu’entre 5 à 10 millions de livres auraient été dérobés à leurs propriétaires légitimes. C’est notamment à partir des recherches menées par Martine Poulain que le monde des bibliothèques a commencé à s’intéresser véritablement à l’histoire de ses propres collections et à l’enjeu des spoliations.
Commission de choix
Après la Seconde Guerre mondiale, une Commission de récupération artistique (CRA) est créée le 24 novembre 1944 dans le but de restituer leurs biens aux personnes spoliées. Pour traiter spécifiquement le cas des ouvrages, une sous-commission des livres, présidée par Jenny Delsaux, est active entre 1945 et 1950. Cette entité organise notamment des tournées en Allemagne pour récupérer les livres dérobés afin de les rendre aux propriétaires qui en font la demande auprès de la CRA.
C’est dans ce cadre qu’apparaissent les commissions de choix entre 1949 et 1953. Leur rôle est de gérer le sort des 12 690 ouvrages qui n’ont pas été restitués à leurs propriétaires d’origine. La décision est prise de répartir ces livres en dépôt dans différentes bibliothèques françaises, sur l’ensemble du territoire. Le statut de ces ouvrages est très particulier. Julien Cain, alors directeur des bibliothèques de France et de la lecture publique, envoie une circulaire officielle à toutes les bibliothèques concernées avec des directives strictes : ne pas intégrer les ouvrages aux collections permanentes et ne pas les estampiller.
C’est à cette période que deux ouvrages spoliés sont déposés à la Bibliothèque historique de la Ville de Paris. Deux ouvrages que nous avons retrouvés cette année, au sein de nos fonds. Ils ont été attribués à la bibliothèque par la première commission de choix, le 14 décembre 1949, en raison de leur thématique portant sur la Révolution française, mais aussi du fait de leur préciosité.
Un livre de comptes révolutionnaire
L’un des ouvrages spoliés et remis à la BHVP est un livre de comptes ayant appartenu, durant la période révolutionnaire, à Jean-Baptiste Beuvart, ancien marchand de vin et bourgeois de Paris. Il a été intégré aux collections à une date inconnue : il ne porte pas de numéro d’entrée et n’a pas non plus été estampillé, conformément aux consignes données par Julien Cain.
Ce manuscrit a été tenu avec une grande précision du 20 mai 1797 au 23 octobre 1799, suivant scrupuleusement la double datation des calendriers grégorien et républicain. Jean-Baptiste Beuvart y indique avoir résidé au n°18 de la rue Saint-Jacques-de-la Boucherie, une rue aujourd’hui disparue, avant d’habiter chez le citoyen Cagny.


L’ouvrage, d’un format de 151 mm sur 151 mm, se présente dans une sobre reliure en cuir marron souple. Bien que les descriptions catalographiques divergent, le volume compte plus de 407 pages, marquées d’une numérotation personnelle et parfois irrégulière, faite par l’auteur lui-même. Quelques pages manquantes et des ratures témoignent du caractère vivant et quotidien de ce journal.
L’élément le plus remarquable de ce journal est qu’il constitue une véritable mine d’informations qui dépasse la simple comptabilité pour offrir un regard sur la profession, l’état physique et les pensées de son auteur. Jean-Baptiste Beuvart y entremêle ses dépenses détaillées, comme l’achat de six cartes de géographies pour 12 francs ou ses frais réguliers de dîners et de cafés. Ce qui permet de saisir précisément sa consommation et le coût de la vie à l’époque. Au-delà de l’aspect financier, le journal retrace sa vie civique et administrative, notamment ses passages à la Trésorerie nationale et ses démarches à la municipalité du 6e arrondissement pour obtenir un duplicata d’une inscription de 510 francs au Grand Livre de la dette publique qu’il avait égarée.


L’ouvrage témoigne également de ses obligations militaires, mentionnant ses convocations devant le conseil de discipline militaire le 6 octobre 1799 après avoir manqué un appel. La dimension intime est particulièrement présente à travers la description de ses états d’âme face à la maladie, l’évocation de ses proches malades ou encore la célébration de ses anniversaires (né le 10 février 1733) où il note se porter bien malgré son âge.


J.-B. Beuvart consigne avec une grande rigueur des détails médicaux, comme les cinq visites de son chirurgien lorsqu’il est gravement souffrant. Ce mélange d’informations factuelles et de confidences personnelles fait de ce manuscrit un témoignage intime et précieux sur le quotidien d’un bourgeois parisien à la fin du 18e siècle. Ce dernier décède le 22 novembre 1802, comme en atteste son acte de décès retrouvé sur le site des Archives de Paris1.
Une relique royaliste
Le deuxième ouvrage spolié est un fac-similé du testament de Louis XVI. Il s’agit d’une reproduction autorisée par le ministre de la Police générale, certifiée conforme à la gravure originelle de Pierre Piquet et publié en 1816.
Comme le manuscrit précédent, il n’a pas été intégré au registre d’entrée mais il est en revanche estampillé. Sa cote nous permet d’émettre des premières hypothèses sur sa date d’intégration au sein de nos collections. Les bibliothécaires lui ont en effet d’abord attribué une cote « bis » déjà utilisée pour un doublon de ce même document au sein de nos collections. La date de cotation de cet exemplaire doublon, donné par le British Museum, fournit donc un terminus ante quem. L’exemplaire doublon du British Museum a reçu sa cote (136211) en mai 1952 ; l’ouvrage spolié, initialement coté « 136211 bis » n’a pu être intégré qu’après cette date. Il y a donc eu un temps de latence de plusieurs années entre la réception du document, en 1949, et son intégration dans nos collections, sans doute pour respecter, une nouvelle fois, les directives émises par Julien Cain.

Cette brochure royaliste a été publiée à de très nombreux exemplaires dans un contexte de retour au régime monarchique ; à ce titre, elle est très bien conservée dans les collections publiques (quatre exemplaires rien qu’à la BHVP). Elle se distingue toutefois des dizaines d’autres exemplaires conservés jusqu’à nos jours par le traitement qui lui est réservé et qui justifie son caractère précieux. Le volume, au format in-4° (de 22 pages), possède une magnifique reliure en maroquin bleu marine. L’esthétique de l’ouvrage souligne l’engagement politique probable de son ancien propriétaire : tout, du sujet aux gardes fleurdelisées, évoque une allégeance monarchiste. Les fleurs de lys se retrouvent d’ailleurs à l’intérieur du volume, ornant les pages ainsi que les contours intérieurs. La tranche de l’ouvrage est, quant à elle, dorée. Cette reliure a été réalisée par Charles Haas entre la fin du 19e siècle et 1914, au sein de son atelier situé rue de Babylone, comme en témoigne l’étiquette de relieur apposée sur l’une des gardes de l’ouvrage.


L’élément le plus remarquable de la reliure est un médaillon serti sur le plat, contenant un fragment de l’habit qu’aurait porté Louis XVI le jour de son exécution, le 21 janvier 1793. L’extravagance de cet ouvrage renforce l’idée qu’il s’agissait d’un objet de fierté, destiné à être présenté dans une bibliothèque personnelle. L’état actuel de l’ouvrage témoigne d’ailleurs de cette exposition prolongée : la couleur du maroquin est contrastée, étant plus vive sur le plat inférieur, à l’arrière, que sur le plat supérieur, à l’avant, où elle s’est atténuée au fil du temps à force d’être directement au contact de la lumière du soleil. Cette reliure très particulière permettra peut-être dans les années à venir de retracer la provenance de cet exemplaire et ce malgré l’absence d’ex-libris.

Rechercher des ouvrages suspects : la coopération avec la bibliothèque Forney
Après avoir facilement retrouvé les ouvrages confiés par la Commission de choix, l’enquête entamée au sein de la Bibliothèque historique s’est ensuite orientée vers des ouvrages potentiellement rentrés dans nos collections dans le cadre des Ventes aux Domaines. Le déclencheur spécifique de notre étude est la réception d’un inventaire transmis par la bibliothèque Forney. Cette dernière a en effet participé, comme beaucoup d’autres bibliothèques, aux ventes organisées par l’administration des Domaines pour disperser près de 60 000 ouvrages spoliés n’ayant pas encore été confiés à des institutions patrimoniales. Elle a à ce titre récupéré près de 1 521 ouvrages ayant souvent trait à l’histoire de l’art. Au cours de leurs recherches, nos collègues de Forney n’ont cependant pas été en mesure de retrouver 244 titres spoliés, censés appartenir à leurs collections. Il est possible que ces ouvrages aient été transférés à d’autres bibliothèques du réseau parisien.
Cette réalité justifie la poursuite des investigations au sein de la Bibliothèque historique. De ce fait, cette mission de recensement répond à un enjeu éthique et patrimonial majeur : identifier et signaler les ouvrages qui n’appartiennent pas à la BHVP afin de permettre à d’éventuels ayants droit de se manifester.
Méthodologie de l’enquête
La démarche s’est structurée autour de plusieurs étapes clés :
- Identification et recherche au catalogue
Le travail débute par un croisement de données rigoureux. Nous avons confronté notre catalogue à l’inventaire des dépôts en date du 15 décembre 1950, ainsi qu’au tableau des ouvrages non localisés transmis par la bibliothèque Forney. Cette confrontation a permis d’identifier plusieurs centaines d’exemplaires correspondants aux références envoyées par Forney : les 244 titres non-retrouvés par Forney correspondent à près de 500 exemplaires potentiels au sein de nos collections. Dès lors, ce résultat ne constituait qu’une présomption. En effet, la thématique de ces livres coïncidant avec la politique documentaire de la BHVP, l’institution en possède souvent plusieurs exemplaires acquis dès le début du 20e siècle.
- Analyse de la traçabilité
Pour les titres identifiés sur le catalogue, il a fallu consulter les registres d’entrées et de cotes. L’objectif était de déterminer la mention de provenance des ouvrages : don, legs, achat, dépôt, récupération. Ce tri a permis d’écarter les documents à la provenance certaine (comme le fonds Cousin ou les entrées antérieures à 1940), pour se concentrer sur 282 exemplaires dont la date d’entrée est postérieure à 1945 ou la provenance floue.
- Examen des ouvrages
Une fois les titres suspects identifiés, une étude approfondie des exemplaires en magasin est nécessaire. Durant cet examen, nous cherchions à déceler des indices tels que des ex-libris ou toutes autres traces de propriétaires originaux ainsi que des tampons spécifiques liés aux spoliations (tampons ERR, ES, dateur allemand, CC et « annulé » ou marques de douane française).
- Recherche en archives
En l’absence de résultats probants lors de l’examen matériel des ouvrages, notre analyse s’est terminée par l’examen de documents administratifs au Archives de Paris. L’objectif de cette démarche était de consulter le fonds administratif de la BHVP pour la période allant de 1950 à 1980, afin de retrouver des traces de correspondances avec la bibliothèque Forney et ainsi confirmer l’hypothèse d’un transfert de livres. Au cours de nos deux visites, le travail s’est concentré sur le dépouillement des registres de correspondances, des rapports d’activités et des dossiers de dons. Toutefois, cette recherche archivistique s’est avérée non concluante : les registres n’ont révélé que quelques mentions imprécises de Forney, et les rapports d’activités n’ont apporté aucune précision sur la provenance des entrées ou l’existence formelle d’un transfert. Il est possible que des échanges verbaux, informels, se soient substitués aux règles protocolaires, étant donné la proximité géographique des deux institutions. Cette pratique professionnelle expliquerait la relative rareté des correspondances officielles échangées entre les deux bibliothèques.

Des difficultés à tirer une conclusion
L’objectif de cette enquête est, in fine, le signalement des ouvrages au sein de Spolivres, une base de données collaborative lancée par le ministère de la Culture pour centraliser la recherche sur les livres spoliés conservés dans les bibliothèques publiques. Alors que l’intention initiale était de ne verser que les documents pour lesquels une certitude de spoliation était établie, la stratégie a évolué vers l’inclusion de toutes les entrées considérées comme potentiellement spoliées, à la demande des gestionnaires de la base.
Cette inclusion assez large s’est avérée d’autant plus nécessaire que notre recherche s’est heurtée à plusieurs obstacles majeurs qui rendent l’identification des ouvrages potentiellement spoliés complexe.
Pour de nombreux ouvrages, les registres de la bibliothèque ne mentionnent aucune date précise d’entrée ni aucune provenance. Cette absence de traçabilité empêche de confirmer si un exemplaire est rentré par voie légitime ou s’il est issu d’une vente aux Domaines de l’après-guerre.
De surcroît, au fil du temps, beaucoup d’ouvrages ont été restaurés entre les années 1960 et 1990. Ces interventions, tout comme l’ajout de nouvelles pages de garde, ont pu avoir comme conséquence d’effacer des marques d’appartenances originales tels que les ex-libris, des notations manuscrites des anciens propriétaires, ou des indices de spoliation.
Enfin, contrairement à d’autres fonds, l’enquête à la BHVP n’a révélé aucune trace de tampons nazis (type ERR ou dateurs allemands) ou d’éléments clairement identifiables et pouvant être associés à cette période. Cependant, nous avons mis au jour des traces de tampons violets que nous qualifierons de mystérieux :
- R.C. 1903 (situé en haut à gauche en début de volume)
- Une étoile et la lettre « F » (situés en bas à gauche en début de volume)
- La lettre « M » (situé en bas à droite en fin d’ouvrage)
Leur signification et origine restent aujourd’hui inconnues, et leur aspect rend leur interprétation délicate.




Conclusion
La principale difficulté rencontrée dans le cadre de notre enquête réside dans le manque d’informations précises concernant la provenance des ouvrages inscrits sur l’inventaire transmis par la bibliothèque Forney, dans nos registres de cotes et dans nos registres d’entrées. Ainsi, les indications disponibles se révèlent quelquefois lacunaires, qu’il s’agisse de la date d’acquisition, des circonstances d’entrée dans les collections ou de l’origine exacte des documents. Dans ce contexte, toute absence d’information invite à une certaine prudence, y compris pour des ouvrages identifiés comme appartenant à un fonds spécifique : un fonds d’histoire de Paris, le fonds Jarry, a ainsi été intégré au milieu des années 1950 dans nos collections avec de nombreux titres correspondant à l’inventaire de Forney. L’absence de régularité dans l’estampillage de ce fonds pourrait ainsi refléter de possibles confusions documentaires avec des ouvrages spoliés reçus à la même période.
Cette situation nous a également conduits à examiner plus attentivement les ouvrages intégrés aux collections par don ou par legs, en particulier lorsqu’ils sont entrés à la bibliothèque au moment des commissions de choix et des ventes aux Domaines et qu’aucune documentation ne permettait d’en retracer précisément l’histoire. En effet, il ne peut être exclu que certains donateurs et légataires aient eux-mêmes acquis des documents de manière irrégulière, volontairement ou non, avant de les transmettre aux bibliothèques. Cette prudence apparaît d’autant plus nécessaire qu’un grand nombre de biens culturels (et en particulier de livres) n’ont, à ce jour, toujours pas été restitués à leurs propriétaires légitimes ou à leurs ayants droit.
En conclusion, en l’absence de preuves formelles, et malgré la présence sur certains ouvrages, de tampons dont ni l’origine ni la signification n’ont pu être établies, il demeure aujourd’hui impossible d’affirmer avec certitude que la Bibliothèque historique de la Ville de Paris conserve dans ses collections, des livres spoliés, à l’exception de ceux déposés à la suite de la première commission de choix. Toutefois, l’ensemble de ces éléments rappelle combien la question de la provenance constitue un enjeu majeur et combien la vigilance demeure constante lorsqu’il s’agit d’intégrer, conserver ou transmettre des collections.
C’est dans cet esprit de transparence que le versement des résultats sur la plateforme Spolivres prend tout son sens. En indexant ces ouvrages aux provenances incertaines, nous lançons une bouteille à la mer : nous mettons ces données à la disposition de la recherche collective, dans l’espoir que des regards extérieurs puissent un jour dissiper les doutes que nous n’avons pu lever.
- Archives de Paris, V3E/D 113 et 5Mi1 1151, 20/11/1802 – 23/11/1802 [↩]
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OpenEdition vous propose de citer ce billet de la manière suivante :
Bibliothèque historique de la Ville de Paris (12 juin 2026). À la recherche de livres spoliés dans les collections de la Bibliothèque historique. L'échauguette. Consulté le 17 juillet 2026 à l’adresse https://doi.org/10.58079/16dwu


