Raconter Paris : le fonds “Mémoire de Paris” (1919-1960). Deuxième partie : l’inventaire et les témoignages
Ce billet constitue la deuxième partie d’une présentation consacrée au fonds “Mémoire de Paris”, dont la première partie, consacrée à l’origine de la collecte, peut être consultée ici : https://bhvp.hypotheses.org/?p=46092
Organisation de l’inventaire et matérialité du fonds
Le fonds est constitué principalement de deux vagues de collecte de témoignages écrits, manuscrits ou dactylographiés – comprenant 745 récits pour l’entre-deux-guerres et 314 pour l’après-guerre. Il est complété par une vingtaine de fichiers audio numérisés1 à partir des cassettes audio d’entretiens subsistantes, à l’origine probablement plus nombreuses, dont la plupart a été retranscrite et se trouve dans le fonds sous version dactylographiée. S’y ajoutent quelques dossiers relatifs à l’organisation des collectes et des expositions2.
Les dossiers de récits comportent également les fiches d’autorisations, envoyées après la collecte, concernant l’archivage des documents d’une part et leur valorisation et leur reproduction d’autre part.

Un petit groupe de témoignages portant sur la période de la Seconde Guerre mondiale et la Libération (1942-1944), constitué de sept dossiers, est aussi venu s’agglomérer à l’ensemble, bien que son entrée à la Bibliothèque historique ne soit pas issue des campagnes de collecte.
Un premier inventaire sommaire du fonds a été publié en 2022, avant d’être complété en 2026. L’enrichissement a consisté à une meilleure identification de certains dossiers et surtout à la rédaction de résumés sur le contenu de l’ensemble des témoignages. L’inventaire est consultable sur le portail des bibliothèques spécialisées de la Ville de Paris : https://bibliotheques-specialisees.paris.fr/ark:/73873/FRCGMNOV-751045102-WNT.
L’inventaire est structuré en trois parties : la première couvre les témoignages portant sur l’entre-deux-guerres (1919-1939), la deuxième ceux portant sur l’Occupation et la Seconde Guerre mondiale (1940-1944), et la troisième, ceux qui se rapporte à l’après-guerre (1945-1960).
Le contenu des dossiers
La première collecte évoque plus souvent l’enfance ou la jeunesse, tandis que la seconde revient sur la période de l’après-guerre, au moment de l’entrée dans la vie adulte (début de carrière, mariage, installation…), en faisant parfois référence aux difficultés rencontrées pendant l’Occupation. C’est le cas, par exemple, des témoignages d’André Ruel3 et de Jacques Franck4. Il s’agit dans les deux cas de récits particulièrement développés, associant vie personnelle et professionnelle mais aussi leurs opinions politiques. L’un évoque son parcours d’ouvrier spécialisé, puis de cadre dans l’usine Renault de Billancourt, tandis que l’autre retrace sa carrière de médecin généraliste. Notons aussi que certains témoignages sont composites et font l’objet de plusieurs envois. Des témoins sont parfois contactés par le Bureau d’aide sociale afin de donner davantage d’informations sur un élément en particulier de leur témoignage. Un deuxième texte plus ciblé est alors joint au récit initial.
Ces témoignages présentent, en grande majorité, la même forme : ils se composent de feuillets manuscrits et/ou dactylographiés écrits de manière spontanée dans lesquels les souvenirs sont plus ou moins organisés, selon les témoins. Ils sont souvent complétés par une lettre de remerciement, ainsi qu’une fiche d’autorisation dans le cadre de la première collecte. Certains témoins profitent de l’appel à témoignages pour envoyer des manuscrits ou des ouvrages rédigés (comme celui de Louis Deschamps, cf. image ci-dessous), écrits en premier lieu à destination de leurs petits-enfants dans un but de transmission et de mémoire.
De nombreuses pièces sont jointes par les témoins pour accompagner leur récit : quelques objets, de nombreuses photographies personnelles, des textes. Dans la majorité des cas, le témoin a expressément souhaité récupérer les documents originaux après l’exposition. Le cas échéant, on trouve souvent des photocopies des documents prêtés (majoritairement des photographies, mais aussi des certificats variés, en lien avec le travail, la scolarité, des articles de presse, dessins, etc.), ainsi que la liste des objets envoyés (qui est soit incluse au témoignage ou dans la lettre qui l’introduit, ou indiquée sur la fiche d’autorisation). Les documents joints, lorsqu’il y en a, sont signalés dans l’outil de recherche à la suite du résumé dans les notices individuelles.
Si la majeure partie des témoignages est constituée d’envois spontanés de la part des témoins, certains ont été recueillis au fil d’entretiens organisés par le Bureau d’aide sociale. Une partie des entretiens a ainsi été effectuée par Kathia David, Nathalie Forteau et Vincent Roussent, membres de l’équipe chargée de la conception et de la réalisation, ou encore un certain Tony Legendre. Le nom de l’interviewer n’est pas toujours mentionné. La plupart des entretiens menés par cette équipe sont conservés sous deux formes rédigées : une version dite “brute”, censée restituer fidèlement l’échange, et une version dite “retranscrite”, remaniée, plus synthétique, souvent expurgée des questions posées au témoin. Dans certains cas, des enregistrements audio numérisés, consultables, correspondent aux retranscriptions5. Mais le plus souvent, seule la transcription subsiste. Il peut aussi qu’une retranscription d’entretien soit complétée par une lettre autographe du témoin. La forme de certains témoignages manuscrits suggère parfois un entretien sans que cela soit explicite. Des entretiens ont en effet été réalisés au sein de maisons de retraite, de maisons d’accueil pour les personnes âgées (MAPA) ou encore dans des clubs séniors. Ces derniers pouvaient être collectifs ou individuels, par exemple ceux menés par François Meyer (directeur de la maison de retraite Julie Siegfried, voir ci-dessous), ceux réalisés à la MAPA Cousin de Méricourt, à la MAPA Alquier-Debrousse et le Club Beaucour.




L’inventaire est organisé en fonction des trois périodes établies précédemment, mais il est aussi subdivisé selon le type de témoins. Lors du premier appel à récits sur l’entre-deux-guerres, les participants devaient remplir une fiche d’autorisation comportant notamment la question suivante : “Si votre témoignage est retenu, souhaitez-vous que votre nom soit mentionné ?”. Dans l’inventaire sommaire de 2022, les témoignages ont été classés en deux catégories : “témoins identifiés” et “témoins anonymes”. Mais ce classement s’est révélé peu idoine : certains documents apparaissaient deux fois dans les archives, parfois de manière incomplète, à la fois dans les deux catégories. Après vérification des témoignages et des formulaires d’autorisation, il est apparu que certains “témoins identifiés” avaient en réalité demandé l’anonymat. Autrement dit, l’identification des témoins ne correspond pas toujours à leur souhait réel de rester ou non anonymes. La catégorie “anonyme” a donc été renommée en “témoins ayant désiré rester anonymes”. Les témoignages ayant manifesté le désir de rester anonyme ont alors été anonymisés et reclassés dans l’inventaire dans cette catégorie.
Ce reclassement n’a pas été appliqué aux deux autres périodes, faute de fiches d’autorisation permettant de connaître le souhait des témoins. Seuls les témoignages de la première période avec une autorisation explicite à la mention du nom seront donc accessibles en ligne sous forme numérisée à terme ; les autres restent consultables uniquement sur place.
Les notices renseignent, pour chaque témoin, le nom, le genre, la date de naissance et la profession lorsqu’elle est précisée. À défaut de profession “principale”, une activité exercée à un autre moment de sa vie est retenue. La date de naissance est le plus souvent déduite de l’âge indiqué par le témoin au moment de l’écriture, ou d’une autre date mentionnée dans le récit ; un point d’interrogation signale le cas échéant son caractère approximatif. Le lieu de naissance du témoin et celui de ses parents sont également indiqués, afin de distinguer les témoignages de familles venues à Paris depuis d’autres régions françaises ou, plus rarement, depuis l’étranger. Ces éléments permettent d’esquisser, au moins partiellement, une analyse des profils socioprofessionnels des témoins ayant répondu à l’appel.
Lorsqu’une adresse ou un lieu de résidence est mentionné, cette information est systématiquement intégrée au résumé du témoignage. L’indexation par arrondissement ou par quartier, en revanche, n’a été effectuée que lorsque ces espaces font l’objet d’une description développée (commerces, atmosphère, lieux particuliers, etc.). Ce repérage ouvre la voie à une cartographie des arrondissements les plus mentionnés. De même, certains éléments récurrents n’ont été indexés que lorsque les témoignages en proposaient une description réelle, et non une simple mention passagère. Ainsi, bien que les grandes expositions de l’entre-deux-guerres – l’Exposition coloniale de 1931, l’Exposition universelle de 1937 – soient évoquées dans la plupart des récits, l’indexation ne retient que les témoignages qui dépassent l’allusion pour s’y attarder véritablement, afin de mieux distinguer les contenus réellement développés sur ces événements.
Quelques éléments statistiques sur le corpus
Le fonds comporte 1148 dossiers, dont 1066 témoignages : 745 sur la période 1919-1939, 7 sur la période 1942-1944 et 314 sur la période 1946-1960. Il y a 107 témoignages anonymes. Les témoignages sont de longueur variée : ils sont, en moyenne, composés d’environ 10 feuillets et la médiane est de 5 feuillets. La majorité des témoignages est relativement courte : 612 témoignages font moins de 5 feuillets alors que seulement 29 témoignages dépassent les 50 feuillets.
Comme nous l’avons déjà évoqué, de nombreuses personnes ayant participé à la première collecte ont été sollicitées de nouveau pour la seconde. Ainsi, 44 % des personnes (137/314) ayant répondu au second appel avait déjà participé à la première collecte6. Cela permet ainsi de suivre, pour certains témoins, un véritable parcours de vie – du moins tels qu’ils choisissent de le décrire – sur les deux périodes.
Concernant le profil des témoins, les femmes sont davantage représentées. Sur les 1 066 témoignages, nous n’avons pas pu identifier le genre de 24 témoins, par manque d’information. Elles sont 591, en tout, à avoir répondu aux différents appels, contre 432 hommes. Dans les deux collectes, on compte 413 femmes contre 306 hommes pour la première; et 176 femmes contre 121 hommes pour la deuxième. Il faut noter qu’il existe aussi des témoignages collectifs mixtes. Dans la majorité des cas, il s’agit d’un entretien collectif mené en MAPA sinon certains témoignages proviennent de couples témoignant ensemble.
| Témoignages | Nombre de femmes | Nombre d’hommes | Nombres de témoignages mixtes | Non indiqué | Nombres totaux |
|---|---|---|---|---|---|
| 1ère collecte (1919-1939) | 413 | 306 | 15 | 11 | 745 |
| 1942-1944 | 2 | 5 | 0 | 0 | 7 |
| 2ème collecte (1946-1960) | 176 | 121 | 6 | 13 | 314 |
| Nombres totaux | 591 | 432 | 21 | 24 |
Concernant l’âge des témoins : la personne la plus jeune à avoir témoigné était âgée de 45 ans et la plus âgée avait 112 ans. L’âge médian, hommes et femmes confondus, pour la première collecte, se situe à 75 ans; et pour la deuxième collecte, il est de 69 ans. Une grande majorité des témoins est née à Paris ou en province, une faible minorité indique être née dans un pays étranger : nous pouvons citer l’Allemagne, la Belgique, l’Angleterre, l’Irlande, l’Ukraine, la Russie, la Pologne, le Portugal, l’Algérie, le Maroc, la Tunisie, l’Egypte, le Chili et les Etats-Unis.
Par ailleurs, certaines personnalités connues figurent parmi les témoins interrogés, notamment les comédiens Daniel Darès et Héléna Bossis7, l’homme politique Édouard Frédéric-Dupont8, le directeur du Tour de France Jacques Goddet9 ou encore l’illustratrice de mode Catherine Marioton10. Dans ces cas, il s’agit d’entretiens réalisés auprès de ces personnalités, probablement à l’initiative des enquêteurs, plutôt que des témoignages spontanément rédigés et envoyés par les intéressés eux-mêmes.
Panorama des thématiques abordées dans les témoignages
Bien que ces témoignages doivent être appréhendés en tenant compte des conditions de leur production, notamment de la distance chronologique qui les sépare de la période évoquée, ce fonds offre un aperçu précis de la vie quotidienne des Parisiens de l’entre-deux-guerres au début des années 1960, avec des thématiques récurrentes.
Les thèmes de l’entre-deux-guerres
Dans les témoignages sur l’entre-deux-guerres, on retrouve par exemple des éléments sur l’école (l’enseignement, la discipline, les distributions de prix…), les conditions de logement (taille et organisation du logement, les moyens de chauffage, l’hygiène, la conservation des aliments, les relations entre voisins, le rôle des concierges…), les petits métiers disparus (le bougnat, le chevrier, le vitrier, le ramoneur, …), l’évolution des moyens de transports (l’abandon progressif de la traction hippomobile, les tramways, la Petite Ceinture…), la vie dans certains quartiers vivants de Paris (Les Halles, Montmartre, Belleville…), les loisirs (le cinéma, les pièces de théâtre, les sorties du dimanche…), les grandes expositions (l’Exposition des Arts Décoratifs de 1925, l’Exposition coloniale de 1931 et l’Exposition universelle de 1937), les conditions de vie sous l’Occupation (tickets de rationnement, départ en province…) et certains évènements marquants (le 6 février 1934, les grèves générales de 1936, les obsèques du Maréchal Foch…).

Sons et odeurs, c’est ce qui me revient à l’esprit en premier lorsque je repense à ces années de ma prime enfance. Les sons : sifflets et bruits métalliques venus des ateliers des chemins de fer à toutes heures du jour: bruits des fers des chevaux galopant sur les gros pavés et celui des bandages de roues des lourds chariots chargés de caisses ou de futailles, dont les plus importants étaient tirés par quatre robustes percherons. Ceci très tôt le matin. L’odeur, d’un côté celle de la fumée des locomotives, de l’autre, plus insidieuse, celle du vin venue des entrepôts tous proches, sans omettre l’odeur du crottin de cheval, répandu en abondance aux abords des locaux du transporteur ou autres lieux de stationnement11.
Je me souviens aussi de 1936, la victoire du Front Populaire dont mon Père disait que c’était une bonne chose. C’est vrai que cette période reste pour moi un moment heureux. Je n’avait que huit ans, mais je vivais intensément tous ces évènements qui allaient bouleverser mon petit univers. Paris était en effervescence. Les grèves, les occupations d’usines, étaient de nouveaux prétextes pour aller voir ce qui se passait. Les rues étaient noires d’une foule bariolée, de banderoles, de drapeaux. Cette foule soutenait les grévistes et faisait entendre sa voix affirmant ses revendications : les 40 heures, les congés payés, les salaires. Etre dans la rue, c’était pour moi comme des vacances12.
Les thèmes de l’Occupation
Concernant la collecte de témoignages sur la période de l’Occupation, il s’agit principalement de récits portant sur la Libération. Ces documents se distinguent des autres témoignages recueillis, car ils sont pour la plupart contemporains des faits. Ils correspondent ainsi à une logique de collecte différente des récits rétrospectifs présents dans les autres ensembles. On trouve ainsi, par exemple, un texte transmis par Patrice Boussel, intitulé “Les moineaux des barricades”13. Celui-ci est présenté comme la transcription corrigée et illustrée du journal tenu par son fils, âgé de huit ans au moment des événements, relatant au jour le jour les journées de la Libération de Paris à la fin du mois d’août 1944. Un autre document correspond à la retranscription du journal d’Yvonne Fournée, effectuée par son petit-fils Gabriel Olivier14. Elle y raconte au jour le jour à ses filles, dont elle est alors éloignée, son quotidien pendant les dernières semaines de l’Occupation et les événements de la Libération, celles-ci étant réfugiées hors de Paris. On trouve ainsi surtout des journaux de bords reproduits émanant de profils différents (un jeune enfant, une mère, une étudiante en histoire, …), mais aussi un rapport officiel concernant l’occupation des abattoirs de la Villette entre le 18 et le 25 août 1944 par un bataillon FFI15.
(Mettre une photo du journal du fils de Patrick Boussel)
Les thèmes de l’après-guerre
Dans la seconde collecte, de nouvelles thématiques viennent s’ajouter, souvent parce que les témoins évoquent désormais davantage leur vie d’adulte que leur enfance. Ils évoquent la persistance du rationnement dans l’immédiate après-guerre (de la nourriture, de l’électricité, du charbon…), la reprise et l’essor de la vie artistique et culturelle (le cinéma, les chansonniers, le théâtre…), la crise du logement, les transformations urbaines résultant du développement du trafic automobile, l’amélioration de la condition féminine (l’avancée des droits, l’introduction de l’électroménager dans les tâches ménagères, l’accès aux études universitaires…), les révolutions dans la mode, les avancées technologiques et scientifiques (l’arrivée de la télévision, l’utilisation de la pénicilline…), l’impact de la télévision sur la vie sociale et les évènements majeurs qui ont rythmé la vie des Parisiens de 1945 à 1960 (les épisodes de grèves générales des transports et des services publics, le retour du général de Gaulle en 1958…).
Le sujet inépuisable de conversation des parisiens, au début des années 50, était le logement. La pénurie était d’autant plus grande que de nombreuses villes et villages n’étaient pas encore en reconstruction après les énormes destructions de la guerre. Par ailleurs les jeunes hommes et femmes, en très grand nombre, voulaient fonder une famille : mais il fallait trouver à se loger16.

Comme nous l’avons souligné, étant rédigés dans les années 1990, ces témoignages renseignent également sur la période durant laquelle les témoins écrivent. Qu’ils y fassent explicitement référence, en évoquant des événements récents, ou que leur récit traduise un regard rétrospectif, ces témoignages portent la marque du contexte dans lequel ils sont produits. Ils doivent donc être mis en perspective avec les années 1990, dont ils reflètent en partie les cadres socioculturels et les formes de mémoire associées aux périodes évoquées.
On retrouve ainsi dans de nombreux témoignages des réflexions sur l’état de Paris dans les années 1980 et 1990, notamment autour d’un sentiment de recul du lien social, de l’impact des évolutions technologiques sur les relations humaines, ou encore des transformations sociales et culturelles de la population parisienne. A cet égard, ce fonds parle aussi de la nostalgie.
Quelques exemples de témoignages
On peut maintenant présenter quelques exemples de témoignages afin de donner une idée plus précise de ce que contient le fonds, en montrant la diversité des types de récits rencontrés.
André Ruel, du quartier Saint-Merri à l’usine Renault : une trajectoire en deux témoignages
Commençons par les témoignages d’André Ruel, déjà évoqué plus haut, qui participe aux deux collectes et retrace ainsi sa trajectoire sur le temps long17. Il revient notamment sur son enfance dans le quartier Saint-Merri, puis, dans le second témoignage, sur sa carrière d’ouvrier spécialisé, d’abord salarié puis cadre dans une usine Renault à Billancourt, où il participe également à la formation des jeunes apprentis. Ce témoignage se distingue des autres par sa longueur et par sa qualité formelle : il s’agit de véritables “mémoires”, organisés de manière structurée et agréable à lire, et accompagnés d’aquarelles réalisées par son père. Sur 122 feuillets, il retrace son enfance et sa jeunesse dans le quartier Saint-Merri, des années 1920 jusqu’à l’Occupation, en évoquant notamment son noyau familial, les conditions de logement dans une mansarde puis dans une loge de concierge et l’effervescence des Halles. Il revient également sur sa scolarité, son apprentissage et son entrée dans la vie active.


Je profite du paragraphe précédent et le compléter pour dire quelques mots sur le rôle très important et ingrat d’une concierge dans un immeuble parisien. L’image d’une “pipelette” avec un balai à la main est très loin de la vérité, c’est une caricature erronée qui se voudrait humoristique. La concierge n’est pas une bavarde (pas plus que d’autres personnes) mais son métier est de communiquer, de renseigner, entre autre, donc souvent quelqu’un lui parle. […] Elle assure la fermeture de la porte cochère avant 22 h et éventuellement son ouverture le matin. La nuit toute porte restée ouverte attirait l’attention de la police volante qui venait voir ce qui se passait et pourquoi l’immeuble n’était pas fermé la nuit. Dès que la porte cochère est fermée, chaque locataire doit demander l’ouverture à toute heure de la nuit. Pour sortir il dit “Cordon SVP” et de son lit la concierge ouvre la commande électrique (avant l’électricité elle devait se lever pour ouvrir ou avoir un système mécanique à leviers et câble). Pour faire entrer le visiteur ou le locataire, il sonne et, après ouverture de la porte, il doit la refermer et donner son nom. La concierge entendait la sonnette, ouvrait, éveillait “au bruit” : à la bonne fermeture de la porte et reconnaissait par habitude les pas, la façon de fermer la porte, la voix du locataire18.
Dans son second témoignage, structuré de manière similaire, il revient, au fil de 92 pages, sur son apprentissage, les difficiles conditions de vie de l’après-guerre, son service militaire, la crise du logement qui l’affecte directement, ainsi que sur le militantisme syndical au sein de son usine, vis-à-vis duquel il se sent en décalage, parmi de nombreux autres aspects de sa vie quotidienne, de son parcours professionnel et personnel. Le témoignage comprend également un important ensemble de pièces jointes : certificats de CAP, contrats de travail, tickets d’essence, dessins humoristiques de l’époque, articles consacrés aux comités d’entreprise, ainsi que des photographies de l’école d’apprentissage Louis Renault où il forme de jeunes recrues.


Après la Libération de Paris, avec la reprise progressive de la vie économique de la capitale et du pays, il n’y avait pas de problème d’emploi. Celui qui cherchait un emploi lisait les “Petites Annonces” ou achetait “L’Usine Nouvelle” ; s’il voulait “vraiment” travailler pour gagner salaire, il y avait de quoi satisfaire son souhait19.
Brigitte Choppy-Léger : assistante sociale et spéléologue, itinéraire d’une femme engagée

Autre exemple particulièrement intéressant, le témoignage de Brigitte Choppy-Léger, issu de la seconde collecte, se distingue par la richesse de son contenu et la diversité des thématiques abordées. Son récit, d’une quarantaine de pages, revient sur son enfance, sa scolarité, sa formation d’assistante sociale, ses stages et expériences dans divers milieux professionnels, notamment en services psychiatriques et en institutions scolaires. Elle y décrit de manière concrète plusieurs situations rencontrées sur le terrain, ainsi que sa perception des pratiques de soin et d’accompagnement dans ces structures. Elle revient aussi sur sa passion pour la spéléologie, une pratique encore peu féminine dans les années 1950, étant engagée comme monitrice dans le Clan spéléologique du Moulin Vert.
A Montesson, le travail est difficile. Nous n’avons pas d’encadrement, personne pour nous aider à comprendre. Les trois cents enfants sont trois cents problèmes plus complexes les uns que les autres. Notre rôle n’est pas vraiment défini. Tout le monde dans l’établissement s’occupe des enfants, nous, nous devons nous occuper des parents, et pourtant tout le monde dit que : “Si les gamins sont comme çà, c’est la faute des parents!” Dans le meilleur des cas, on insinue que “le pauvre enfant avec les parents qu’il a, ce n’est pas étonnant que…” À l’occasion d’ailleurs on se défoule sur les assistantes qui “ne font rien” pour changer cette situation. Pourtant : “y a qu’à” ou “faut qu’on” fasse quelque chose. Ces “yaka faux cons” ont le don de m’agacer prodigieusement. (…) Moi qui travaille avec les parents je ne supporte pas ces condamnations stériles, car je sais que tous les parents avec lesquels j’ai pu parler, ont eu des trajectoires douloureuses, voire parfois dramatiques. Pour la plupart ils font ce qu’ils peuvent et sont totalement désarmés par les échecs qu’ils rencontrent avec leurs propres enfants20.
André Milliaux : quelques lignes d’un enfant de concierge à Ménilmontant
Mais comme nous l’avons évoqué, la plupart des témoignages ne dépassent pas cinq feuillets. Achevons ce bref exposé par l’exemple d’un témoignage plus concis, mais néanmoins représentatif d’un grand nombre de récits conservés. Ici, André Milliaux évoque en quelques phrases le quotidien d’un enfant de concierge à Ménilmontant.


Le jeudi soir sur le pas de porte, l’on sortait les chaises pour conter les péripéties de la veille car nous allions aux Six-jours du bon vieux Vel d’Hiv, saucissoner (sic), camembert en musette, aplaudir (sic) nos vedettes (Leduc-Pelissiers)21.
Ce panorama donne un aperçu de la richesse du fonds “Mémoire de Paris”. Par le nombre de témoignages réunis, la diversité des profils sociaux et professionnels représentés et l’étendue chronologique couverte, ce corpus constitue une source précieuse pour l’histoire sociale et culturelle de Paris au XXe siècle. Il est aussi intéressant pour la sociologie de la mémoire : il donne à voir comment des Parisiens et Parisiennes, dans le contexte des années 1990, choisissent de raconter leur passé et de se situer dans l’histoire de leur ville. L’écart entre le moment vécu et le moment du récit, perceptible notamment dans les comparaisons faites par les témoins sur l’état de Paris à l’époque de leur témoignage, permet d’interroger les mécanismes de la mémoire rétrospective et de la nostalgie.
Enfin, le dispositif de collecte lui-même – sa conception institutionnelle, sa diffusion médiatique, l’orientation thématique donnée par les appels à témoignages – constitue un objet d’étude à part entière pour l’histoire des politiques mémorielles municipales et des usages publics de l’histoire.
Le fonds est actuellement en cours de numérisation, ce qui permettra à terme d’en faciliter l’accès et d’ouvrir de nouvelles pistes d’exploitation pour la recherche. Il a également fait l’objet d’un podcast, destiné à faire connaître ces témoignages au-delà du cercle des chercheurs.
L’écriture de ce billet de blog et le référencement du fonds ont été conduits par Lisa Kremser, étudiante en master 2 d’histoire à l’Université Panthéon Sorbonne, et par Judith Revcolevschi, étudiante en master 2 d’histoire publique à l’Université Paris-Est Créteil Val de Marne. Le podcast a été produit par Judith Revcolevschi. Ces travaux ont été effectués dans le cadre d’un stage au sein du Centre de Sociologie des Organisations de Sciences Po Paris sous la supervision de Sarah Gensburger (DR CNRS) et en partenariat avec la Bibliothèque historique de la Ville de Paris, sous la supervision de Claire Daniélou, sa directrice adjointe, et de Patrick Le Boeuf, conservateur responsable du département des Manuscrits. Ce stage a été financé par un financement de la délégation à la Résilience de la Ville de Paris.
Lien vers l’inventaire : https://bibliotheques-specialisees.paris.fr/ark:/73873/FRCGMNOV-751045102-WNT
- BHVP, 4-MS-FS-25-132. [↩]
- BHVP, 4-MS-FS-25-086-088 et 4-MS-FS-25-127-128. [↩]
- BHVP, 4-MS-FS-25-065(8) et 4-MS-FS-25-118(4). [↩]
- BHVP, 4-MS-FS-25-028(7) et 4-MS-FS-25-104(6). [↩]
- Cf. notice 4-MS-FS-25-132 [↩]
- Voir une copie du courriel de relance dans le dossier 4-MS-FS-25-105(10). [↩]
- BHVP, 4-MS-FS-25-097(4). [↩]
- BHVP, 4-MS-FS-25-028(8). [↩]
- BHVP, 4-MS-FS-25-105(7). [↩]
- BHVP, 4-MS-FS-25-012(4). [↩]
- Extrait du témoignage dactylographié de Jacques Joly évoquant son quartier natal de Bercy (12e arrondissement), BHVP, 4-MS-FS-25-036(8). [↩]
- Extrait du témoignage de Jacques Franck revenant sur le Front Populaire, 4-MS-FS-25-028(7). [↩]
- BHVP, 4-MS-FS-25-129(1). [↩]
- BHVP, 4-MS-FS-25-129(2). [↩]
- BHVP, 4-MS-FS-25-129(4). [↩]
- Extrait du témoignage de Dominique Monsaingeon portant sur la crise du logement dans les années 1950, BHVP, 4-MS-FS-25-112(9). [↩]
- BHVP, 4-MS-FS-25-065(8) et 4-MS-FS-25-118(4). [↩]
- BHVP, 4-MS-FS-25-065(8). [↩]
- BHVP, 4-MS-FS-25-118(4). [↩]
- BHVP, 4-MS-FS-25-99(7). [↩]
- BHVP, 4-MS-FS-25-054(4), témoignage intégral. [↩]
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OpenEdition vous propose de citer ce billet de la manière suivante :
Lisa Kremser, Judith Revcolevschi (31 août 2026). Raconter Paris : le fonds “Mémoire de Paris” (1919-1960). Deuxième partie : l’inventaire et les témoignages. L'échauguette. Consulté le 6 septembre 2026 à l’adresse https://doi.org/10.58079/16pcy


