Une diaspora antillaise à Paris au début du 20e siècle : le tragique destin de Rodrigue Sylvestre
La Bibliothèque historique conserve un petit ensemble de correspondance relative à une famille originaire de Martinique, la famille Sylvestre. Nul ne sait comment cet ensemble s’est frayé un chemin jusque sur nos rayonnages : il ne porte pas de numéro d’entrée, ne figure pas sur les registres de constitution de collections… Avant qu’il ne soit traité, il y a de cela quelques mois, il était inextricablement mêlé dans une boîte avec les archives d’une famille parisienne avec laquelle les Sylvestre n’entretenaient, semble-t-il, strictement aucun lien de parenté, et le premier travail a donc consisté à séparer avec autant d’exactitude que possible les papiers qui relevaient de l’une et de l’autre famille.
Le mystère qui entoure l’arrivée de ces documents à la BHVP est d’autant plus regrettable qu’ils sont très intéressants : ils nous fournissent de nombreux renseignements sur les liens qui unissaient colonie et métropole au début du 20e siècle, ainsi que sur la manière dont les Antillais vivaient le fait colonial, qu’ils soient restés au pays ou qu’ils aient grossi les rangs de la diaspora créole installée à Paris.
Cette correspondance est essentiellement centrée sur une figure, celle du principal destinataire de ces lettres, dénommé Rodrigue Sylvestre. Nous ne le connaissons que par ce que ses correspondants disent de lui ; il arrive parfois qu’ils recopient dans leurs missives des fragments de ce que lui, de son côté, leur a écrit : c’est la seule occasion que nous ayons de connaître un tant soit peu ce qu’ont pu être ses pensées, ses aspirations, ses motivations, ses contradictions. En-dehors de ces trop rares aperçus, il demeurera à jamais une énigme pour nous. Le portrait que nous pouvons brosser de lui provient exclusivement du regard porté sur lui par sa famille et ses amis.
Rodrigue Sylvestre, de la Martinique à Paris
Claude Rodrigue Sylvestre est né le 6 juin 1882 à Ducos, commune située dans la partie sud de la Martinique, à quelques kilomètres de Fort-de-France et de l’actuel aéroport du Lamentin. Il est entouré d’une imposante fratrie : ses frères et sœurs se prénomment Joseph, Lise, René, Léonie (surnommée Ninie), Rachel ou Rachelle (l’orthographe varie au gré des correspondants), Daulor, Hurard, Éméla ; la correspondance mentionne en outre 2 autres prénoms qui sont sans doute ceux de 2 autres membres de la fratrie, même si ce fait comporte un certain degré d’incertitude : Eugérie (avec un r, il ne s’agit pas du prénom Eugénie) et Édilbert. Joseph semble être l’aîné : il a plus de 40 ans et veille avec sollicitude sur tous ses frères et sœurs, et tout particulièrement sur Rodrigue ; depuis la mort de leur père, il prend très au sérieux son nouveau rôle de chef de famille.


Un ami de Rodrigue, un certain E. Pierre-Rose, fait un séjour en France en 1903, “afin que”, lui écrit-il de Bordeaux le 17 octobre, “dans quelques années, je ne sois plus à la charge de mes parents, et que je puisse leur rendre tous leurs nombreux sacrifices[1].” On ne sait si ce séjour a porté ses fruits, mais en tout état de cause E. Pierre-Rose est bientôt de retour en Martinique, puisque c’est à l’occasion de son mariage, le 4 août 1909, que Rodrigue fait la connaissance de la jeune Renée Yoyo, fille d’un rhumier de Sainte-Marie, commune du nord-est de l’île. Elle n’a que 15 ans, il en a 27, et ils tombent passionnément amoureux l’un de l’autre. Il faut dire que Rodrigue est un irrésistible séducteur : il a déjà une fille, Andrée, d’une certaine Eugénie, et les lettres qu’on lui adresse contiennent bien des allusions au magnétisme qu’il exerce sur la gent féminine : “As-tu changé ? Es-tu toujours beau garçon ou plus beau garçon ? Ne fais pas tourner trop de têtes”, lui écrit sa sœur Lise le 3 février 1913[2] ; son beau-frère L. Beauville, le mari d’Eugérie, renchérit encore : “Il m’arrive parfois de rencontrer des demoiselles, des dames, qui ont gardé de ‘Monsieur Rodrigue Sylvestre’ le meilleur souvenir et qui regrettent bien l’absence du pays de leur charmant cavalier des grands bals mondains de Fort-de-France[3]” ; quant à L. Boura, un de ses amis, il lui demande, bien plus crûment encore : “Dis-moi aussi un mot des belles Parisiennes. As-tu au moins un rejeton dans la capitale[4] ?”

Quoi qu’il en soit, l’exemple d’E. Pierre-Rose semble avoir donné des idées à Rodrigue. Il décide de quitter l’emploi qu’il occupait dans une société sucrière du Petit-Bourg, et de s’éloigner de sa famille et de sa belle Renée pour se rendre à Paris en juin 1910 dans l’espoir d’y faire fortune. Mais les débuts sont difficiles : à la fin septembre, il n’a toujours pas trouvé de travail, ce qui ne laisse pas d’inquiéter sa fratrie, et tout particulièrement l’austère Joseph : “je ne serai complètement rassuré que lorsque tu m’auras appris que tu as trouvé une situation, que tu gagnes ta vie. […] sois prudent, mon cher Rodrigue, en ce qui concerne surtout les Parisiennes, si belles et tentantes pour la plupart[5].” Enfin, début octobre, il décroche un poste de comptable. Sa sœur Daulor l’imagine aussitôt devenu “le plus grand comptable de Paris[6].”
Vers le milieu de l’année 1912, Rodrigue décide – au grand dam de son frère Joseph – de quitter son emploi de comptable pour s’associer avec un certain Crofils, lui aussi originaire de la Martinique, représentant de commerce. Une lettre de Joseph nous apprend qu’en décembre 1912 il est satisfait de sa nouvelle situation.

Dans les premiers mois de l’année 1913, Rodrigue fait part à ses frères et sœurs de son souhait d’épouser Renée Yoyo, qu’il n’a pas revue depuis son départ de la Martinique en 1910. Au début, Renée déclare qu’une fois qu’ils seront mariés, elle préférerait que Rodrigue revienne s’établir avec elle en Martinique, mais finalement elle accepte l’idée de le suivre à Paris[7]. Rodrigue voudrait que Renée le rejoigne dans la capitale pour la cérémonie, mais la famille Yoyo se montre intraitable : si, sur le principe, elle est très favorable à ce mariage, elle considère néanmoins qu’il serait inconvenant qu’une jeune fille traverse seule l’Océan pour rejoindre son fiancé, fût-ce pour l’épouser, et cela reviendrait trop cher de payer le voyage à quelqu’un qui serait seulement chargé de la chaperonner. Il est donc impératif que ce soit Rodrigue qui fasse le déplacement en Martinique pour les épousailles ; mais celui-ci prétexte que son travail ne lui permet pas de s’éloigner ainsi de la capitale.
C’est ici que les motivations de Rodrigue Sylvestre apparaissent singulièrement floues. En effet, il mène une double vie : bien qu’officiellement fiancé à Renée – que, rappelons-le, il n’a fréquentée que durant moins d’un an avant d’être séparé d’elle pour une durée de près de 3 ans – il a au moins une maîtresse dans la capitale. Hélas pour lui, cette maîtresse est extrêmement vindicative, et a eu vent de ses projets matrimoniaux. C’est Joseph qui nous apprend, non sans quelque emphase mélodramatique, dans une lettre datée du 16 mai 1913, qu’elle
… s’emploie de son mieux à les empêcher de se réaliser. Quels sont les moyens qu’elle emploie ? Tu les ignores assurément, et tu ne seras pas peu surpris d’apprendre qu’elle a adressé une lettre aux parents de Renée, par l’intermédiaire de Ardinet [Pierre Ardinet, un autre Martiniquais qui a séjourné à Paris en 1911 et y a côtoyé Rodrigue]. Celui-ci m’a donné l’assurance qu’il n’avait pas transmis cette lettre, qu’il ne la transmettrait pas. Je l’ai supplié de persister dans cette intention, car il paraît que cette lettre, que je n’ai pas lue malheureusement, contient des choses qui seraient de nature à inquiéter les parents de Renée et à les faire hésiter avec juste raison. Ardinet m’a ajouté – et c’est ce qui ne laisse pas de m’inquiéter moi-même – que la femme en question est une femme de caractère et de grande énergie, capable de se porter à n’importe quelle extrémité pour arriver à rompre ton mariage. Et alors, je ne peux m’empêcher de songer ou au revolver ou au vitriol dont on fait usage là-bas [c’est-à-dire : à Paris] avec la désinvolture que tu sais. Aussi ne saurais-je trop te recommander d’être prudent, extrêmement prudent.
Le 25 juin 1913, Joseph nous fournit l’épisode suivant de ce rocambolesque feuilleton : “Tu espères, me dis-tu, te débarrasser facilement de la maîtresse en question ; ce serait même déjà chose faite. Tant mieux ! Mais je renouvelle quand même mes conseils de prudence.”
Nouveau coup de théâtre au mois d’octobre 1913 : Crofils, l’associé commercial de Rodrigue, semble avoir commis des “indélicatesses”, sur la nature précise desquelles nous ne sommes pas informés, mais qui font perdre 4 000 francs à Rodrigue et le laissent à nouveau sans emploi. Crofils lui-même se serait enfui en Suisse, d’après une lettre de Renée en date du 4 novembre 1913. Parallèlement, une certaine Marguerite poursuit Rodrigue de sa jalousie :
Chéri,
Quel [sic] émotion j’ai eu [sic] cette après-midi j’ai cru te voir à la terrasse de l’Américain avec une petite bonne femme la ressemblance de loin était frappante puisque la caissière qui est à côté de moi m’a dit : Voyez le Monsieur qui est venu vous causer l’autre soir ; je ne savais plus que devenir j’avais envie d’aller voir de près finalement j’ai envoyé un chasseur pour qu’il me dise si la personne que je lui montrai avait les cheveux frisés, s’il était très brun très grand etc. etc. et j’ai été soulagé [sic] lorsqu’il m’a dit : il a les cheveux noirs mais plats comme les miens ; je t’assure que j’ai souffert pendant un bon moment même si nous étions fâchés ne fait [sic] jamais cela je t’en prie mon cher Grand Ami, venir en face de moi avec une autre[8].
S’agit-il de la même maîtresse que celle dont parlait Joseph au mois de mai, ou déjà d’une nouvelle conquête ? Avec un tel bourreau des cœurs que l’impénitent Rodrigue, impossible de le savoir ; sa correspondance contient en outre une lettre d’une certaine Victorine, dont la date est malencontreusement déchirée, qui se plaint d’être délaissée : “Je ne te forcerai pas à accepter un amour qui n’est pas partagé, sois heureux, je serai contente. Je suis habituée à la peine, une de plus cela ne fait rien, il est très facile de mettre un terme à sa souffrance lorsqu’elle est trop forte. Je croyais mes sentiments partagés, du moins j’avais eu cette douce illusion[9].”
Concrètement, en cette fin de 1913, Rodrigue se retrouve sans travail, et ne peut pour cette raison épouser Renée. Pourtant, une lettre de Renée en date du 4 mars 1914 nous apprend que son père propose à Rodrigue de lui payer le voyage afin qu’il vienne épouser sa fille en Martinique, et Renée s’impatiente : “Que ne viens-tu ? Parle-nous-en. Nous sommes en 1914 – j’aurai 20 ans cette année, toi 32. Il y a 5 ans que nous nous aimons !” Mais Rodrigue ne quitte pas la capitale.

Le 15 avril 1914, Joseph écrit à Rodrigue que le père de Renée a acheté “une propriété où il a installé une belle rhumerie” pour laquelle il aurait besoin d’un “employé sérieux qui s’occuperait tant de la vente du tafia sur place que de l’exportation. Il n’ose te demander d’être cet employé, il n’a même pas osé me le dire à moi, mais il l’a dit à Mme Beauville qui m’en a parlé.” Naturellement, Joseph conseille fortement à Rodrigue d’opter pour cette solution, même si ce n’est, de son propre aveu, qu’un “pis-aller”. Ce qu’il ne sait pas, c’est que quelques jours plus tôt, le 10 avril 1914, Crofils, apparemment revenu de sa “cavale” en Suisse, avait fixé un rendez-vous à Rodrigue à Paris, au café des Princes[10]… Était-ce pour lui proposer de reprendre les affaires ensemble ? Et puis, Joseph s’inquiète aussi beaucoup d’un passage de la dernière lettre de Rodrigue “où tu parles de cette jeune fille charmante que tu pourrais épouser si tu étais libre et qui t’apporterait une vingtaine de mille francs de dot”…
Le 12 mai, Joseph expose de nouveaux motifs d’inquiétude, sans jamais se départir de son sens aigu du mélodrame :
Je déplore de tout cœur la mésaventure dont tu m’entretiens, et je ne suis pas sans inquiétude sur les suites qu’elle peut avoir pour toi. À Paris surtout, le revolver est le suprême argument, et pour t’éviter tout désagrément dans l’avenir, je t’aurais conseillé d’épouser la jeune fille que tu as un peu légèrement compromise. Mais, mon cher Rodrigue, as-tu bien réfléchi aux conséquences qu’aurait pour Renée une semblable détermination. Songe qu’elle t’aime éperdument, qu’elle ne vit que pour toi. “On ne meurt pas d’amour”, dit la chanson. Mais tu la tuerais à coup sûr. Et puis, n’as-tu pas donné ta parole d’honneur ? […] Certes, je plains de tout cœur la malheureuse jeune fille qui, elle aussi, a eu confiance en toi. Mais mon devoir est de plaider jusqu’à la dernière heure la cause de la chère petite Renée, et je serais très heureux de l’avoir déjà gagnée.
C’est précisément Renée qui nous apprend, le 11 juin 1914, que Rodrigue a enfin retrouvé du travail, mais qu’il est malencontreusement aussitôt tombé malade. Elle prend acte de ce que Rodrigue lui a déclaré qu’il ne reviendrait jamais vivre en Martinique, et elle lui assure que “pour rien au monde je n’exigerais de toi ce dur sacrifice.” Le 20 juillet, elle lui envoie la dernière lettre d’elle qui soit conservée dans les papiers Sylvestre, et où elle semble avoir comme une prémonition de ce qui se trame contre elle dans la capitale, alors que jusqu’ici elle n’avait jamais douté de la fidélité de son fiancé : “Es-tu toujours charmé de ton beau Paris ? Te résignes-tu à toujours y vivre quand même ? Tout seul jusqu’à nouvel ordre ?”
Rodrigue Sylvestre dans la tourmente de la guerre
28 juillet. La guerre éclate. Rodrigue écrit à Joseph qu’il demande à aller à la frontière, ce qui bien sûr conforte le frère aîné dans sa propension à la surdramatisation : “Cette lettre te parviendra-t-elle ? Es-tu même vivant à l’heure actuelle ? Ton geste, je le trouve très noble, et quelle que soit l’inquiétude que nous éprouvons, l’angoisse qui nous étreint à la pensée du danger auquel tu es sans cesse exposé, je ne peux que t’en féliciter.”
Mais la guerre ne constitue pas le seul motif d’inquiétude pour Joseph. Les papiers Sylvestre contiennent l’annonce d’un mariage qui sera célébré le 8 août en la paroisse de la Sainte-Trinité à Paris, dans le 9e arrondissement, entre Monsieur Sylvestre et Mademoiselle Pernin [11]. S’agit-il de la jeune fille que Rodrigue avait “un peu légèrement compromise” au printemps 1914 ? C’est probable, mais nous ne pourrons jamais le savoir avec certitude.
Rodrigue ne se vante pas de son mariage, mais la rumeur traverse l’Océan : “Le bruit court ici que tu es déjà marié”, lui écrit Joseph le 3 octobre ; “J’ai peine à le croire. Les Yoyo, la malheureuse petite Renée, le savent-ils ? Je l’ignore. Dans quelle situation nous nous trouvons vis-à-vis de la famille !” Il semble que l’association entre Rodrigue et Crofils ait repris, puisque Crofils lui écrit, le 15 novembre 1914 : “Je suis très content de toi et suis surtout heureux de te voir gagner dès la première semaine une bonne petite somme.” Bonne petite somme qui va lui être bien nécessaire, car Joseph lui écrit le 23 décembre que la mère de l’enfant qu’il a eu en Martinique avant de rencontrer Renée se rappelle à son bon souvenir : “Ne penses-tu plus du tout à la petite Andrée ? Eugénie m’a écrit dernièrement, il paraît qu’elle est dans la misère et que l’enfant souffre beaucoup. Je dois lui envoyer un petit secours ce mois-ci. Ne pourrais-tu lui envoyer quelque chose ?”
Au début de l’année 1915, personne n’a encore eu le courage d’annoncer à Renée que Rodrigue est marié. Joseph écrit à son frère cadet qu’elle a “adressé à notre mère la lettre la plus affectueuse et la plus touchante que j’aie jamais lue. Il n’y est question que de toi. […] Elle finit ainsi sa lettre : ‘S’il arrive quelque malheur à Rodrigue, tu as d’autres enfants pour te consoler, mais moi qui n’ai que lui, qui n’aime que lui !'” Lise lui fait part de la réprobation qui entoure cette trahison : “La nouvelle s’ébruite. Quelques personnes, d’un air indigné, nous ont déjà demandé si c’est bien vrai, le bruit qui court. Devons-nous nous charger d’apprendre à Renée qu’elle a été sacrifiée ? Non, je n’en aurai jamais la force. Nous n’avons pas osé leur envoyer une carte cette année. Quand ils sauront, que de malédictions sur toi !”
Nous savons très peu de choses au sujet de la femme que Rodrigue a finalement épousée. C’est l’un des beaux-frères de Rodrigue, L. Beauville, le mari d’Eugérie, qui, dans une lettre du 5 février 1915, nous donne le plus d’informations sur celle qui se prénomme Jane, en citant les propres mots qu’a employés le jeune marié pour la lui présenter, épistolairement parlant : “la gentille petite Parisienne de 21 ans qui t’aime bien, te gâte le plus possible et qui n’a pas du tout les mœurs parisiennes, et dont les parents sont des plus honnêtes et te considèrent comme leur propre fils.” Malgré les circonstances de son mariage, Jane parvient à se faire accepter de la fratrie de son époux, et c’est à elle que Joseph fait part d’un nouveau motif qu’il a de s’alarmer, le 20 août 1915 :
Il me disait bien qu’il devait incessamment partir pour les Dardanelles, mais je veux espérer qu’il a reçu une autre destination. Certes, étant données les conditions dans lesquelles se poursuit cette affreuse guerre, le danger est partout, en France comme ailleurs. Mais il paraît que le courage est horrible chez les Turcs, et si vraiment notre cher Rodrigue avait le malheur de se trouver aux Dardanelles, eh bien ! je vous le dis le cœur brisé, je désespérerais de le revoir jamais[12].
Le 4 octobre 1915, la famille Sylvestre s’élargit encore : Rodrigue et Jane deviennent les parents d’une petite Françoise Odette, déclarée à la mairie du 9e arrondissement, que ses oncles et tantes des Antilles sont impatients de pouvoir rencontrer. Il n’est plus question de Renée dans leurs lettres. Elle disparaît totalement des conversations. Elle a certainement fini par apprendre la terrible nouvelle ; mais nous ignorons dans quelles circonstances, et comment elle a réagi.
Le 1er semestre 1916 représente un trou dans les papiers Sylvestre : les difficultés d’acheminement du courrier pendant la guerre sont-elles la cause de ce vide documentaire ? La correspondance de part et d’autre de l’Atlantique ne recommence qu’à l’été 1916, mais c’est pour prendre brutalement un tour tragique. Rodrigue a incorporé entre-temps le 30e bataillon de tirailleurs sénégalais, envoyé sur le front près de Péronne, en pleine bataille de la Somme. Vers la mi-juillet, Rodrigue écrit à sa sœur Daulor : “Je suis toujours en vie, ma bonne étoile me suit partout[13].” Le lendemain même, il est blessé d’un éclat d’obus dans la tête. Il décède des suites de ses blessures le 15 juillet 1916, à Flaucourt, âgé de 34 ans. La mention “mort pour la France” lui est attribuée.

La nouvelle ne parvient en Martinique que début septembre. La famille Sylvestre est dévastée. Lise écrit à Jane : “Si je ne me faisais violence, je ne me sentirais pas le courage de vous écrire. Il est tellement incompréhensible, tellement drôle que Rodrigue soit mort que je n’aime pas en parler[14].” Joseph, déjà naturellement si enclin à la grandiloquence, adopte un ton élégiaque :
Ma bien chère Jane,
Il est donc bien vrai que Rodrigue, notre cher Rodrigue, a été tué ? Toi, tu perds le meilleur des maris, moi, en particulier, le frère que j’aimais par-dessus tout, celui pour lequel j’éprouvais l’affection la plus vraie et la plus profonde. Pleurons-le, il le mérite bien. Mais sois forte, ma chère sœur, et dis-toi bien que Rodrigue n’étant plus, tu nous deviens plus chère, que la petite Dédette qui n’aura gardé aucun souvenir de son père, devient un peu mon enfant à moi. Mon cœur saigne trop pour t’envoyer aujourd’hui une longue lettre, pour te dire tout ce que je voudrais. […] Je pars à l’instant pour Ducos. Comment pourrai-je annoncer à ma mère que Rodrigue est mort ? Mon Dieu, mon Dieu !

Suites de la mort de Rodrigue Sylvestre
Un des beaux-frères de Rodrigue, dénommé Georges Yves, l’époux de sa sœur Éméla, est également mobilisé en France, et fait la connaissance de Jane. Lise nous apprend, dans une lettre datée du 25 août 1916, qu’il est le parrain de la petite Odette, au baptême de laquelle Rodrigue n’aura même pas pu assister. Une correspondance assez fournie va naître entre Georges Yves et Jane Sylvestre, bien qu’ils ne soient parents que par leurs alliances respectives. Il lui écrit, le 1er août 1916, que la “mort glorieuse [de Rodrigue] pour la défense de la patrie est un véritable réconfort pour ceux qui en sont frappés, il a fait son devoir, il est mort en brave[15] !” Le 2 avril 1917, envoyé à Sidi Ferruch en Algérie, il s’offrira même, dans un grand élan de patriotisme, à venger la mort de Rodrigue :
N’est-ce pas que nos armées font du progrès, elles refoulent les barbares et reconquièrent petit à petit le sol sacré de la patrie, bientôt je serai à côté de ces héroïques soldats puisque d’ici la fin de ce mois je dois rentrer en France. Je vous assure que je ferai mon devoir jusqu’au bout, je vengerai mon pauvre frère qui est tombé glorieusement comme vous me le dites devant Péronne, je vous vengerai en un mot de ceux qui vous ont privé [sic] ainsi que ma petite fille[16] de l’affection d’un digne père de famille.
À l’automne 1916, Jane envoie une photographie de la petite Odette à Joseph, qui s’extasie, dans une lettre datée du 14 octobre :
Quelle ravissante enfant, et comme elle ressemble déjà à notre cher Rodrigue ! La verrai-je jamais ? Il me serait cependant si agréable de la presser sur mon cœur, en souvenir de celui que nous ne cesserons jamais de regretter et de pleurer !
En janvier 1917, Joseph apprend qu’il doit être incorporé à son tour, bien qu’il soit âgé de plus de 40 ans et qu’il soit père de famille. Entre-temps, Jane s’est enquise auprès de lui du patrimoine dont disposait Rodrigue en Martinique : de toute évidence, Rodrigue lui avait parlé de la maison qu’il possédait là-bas, mais s’était bien gardé de lui dire qu’elle avait été saisie pour dettes, et c’est au malheureux Joseph qu’incombe la pénible tâche de le lui annoncer, en même temps qu’il lui livre quelques détails sur les raisons qui ont poussé Rodrigue à s’exiler (lettre du 5 janvier 1917) :
Je suis désolé, ma chère Jane, que Rodrigue n’ait rien laissé à la Martinique dont puisse profiter la chère petite Odette. Il avait essayé du commerce ici, mais sans succès, et c’était dans le but de mieux réussir qu’il avait décidé de partir pour la France, à tout hasard.
Les frères et sœurs de Rodrigue reportent sur Jane et sur Odette leur affection pour le glorieux combattant ; Rachel écrit à Jane, le 11 avril 1917, afin de la consoler, non sans quelque maladresse :
nous vous affectionnons trop sans vous connaître pour vous témoigner de l’indifférence. […] Votre sort est bien à plaindre je le conçois, mais devez-vous pour cela vous abandonner au chagrin ? Que le souvenir du cher disparu que nous ne cesserons jamais de pleurer ne vous abatte point[17] !
Un avoué parisien prend contact en mars 1917 avec Jane, sans doute à la demande de la famille Sylvestre : il s’agit de mettre en place, courant juin, un conseil de famille, probablement pour préserver les intérêts de la petite Odette. Lise ressentira le besoin, le 25 avril, de rassurer Jane sur les intentions de sa belle-famille : “Quand vous nous connaîtrez mieux, ma pauvre Jane, vous saurez que nous sommes incapables de voler une enfant.”
Mais un autre malheur survient dans cette famille déjà rudement éprouvée : le 30 avril 1917, la mère de Rodrigue, de Joseph et de Lise, “maman Délice”, meurt à son tour. Est-ce de chagrin ? Elle aura perdu en l’espace de quelques années son mari et deux de ses fils. Joseph écrit à Jane, le 20 mai 1917 : “Elle s’en est allée avec le regret de ne t’avoir pas connue, de n’avoir pas connu la petite Odette, qu’elle affectionnait particulièrement.”
Le 19 mai 1917, Georges doit aller au front. Le 10 juin, il se plaint des injustices auxquelles sont en butte les soldats créoles :
Je crois fort qu’on enverra toutes les troupes noires rel[ay]er les troupes de l’Armée d’Orient, ce serait malheureux pour moi, en attendant la décision, je commence par protester énergiquement, car les pères de 4 enfants ne doivent pas aller à Salonique. […] On accorde maintenant des permissions aux Créoles, seulement ceux qui en jouiront pour le moment sont à passer à Paris ou en province, il ne leur en sera point accordé vers octobre ou novembre pour aller chez eux, je me demande maintenant ce que je dois faire, je patiente encore.
Le 29 juin, il subit un bombardement intensif : “depuis deux jours nous sommes marmités sans avoir une minute de répit. Je me demande comment on peut survivre à un tel marmitage […]”.


Puis, le silence. Nous n’avons plus d’autres lettres de Georges, plus d’autres lettres de Joseph, nous ignorons ce qu’ils sont devenus. Il faut attendre 8 années après la fin de la guerre pour trouver une nouvelle trace de relation épistolaire entre les Sylvestre restés à la Martinique et les Sylvestre de Paris. De toute évidence, la petite Odette, âgée de 11 ans, a écrit à ses oncles, tantes, cousins et cousines des Tropiques, et c’est Lise qui lui répond, le 2 septembre 1926 :
Je t’assure qu’il m’en coûtait bien de n’avoir pas de tes nouvelles. Je croyais que ta maman et toi vous nous aviez complètement oubliés ! […] Je remercie bien vivement ta chère maman de te parler parfois de tes parents de la Martinique qui t’aiment de tout leur cœur et voudraient tant te connaître. J’ai pensé plusieurs fois à t’écrire, mais j’ignore ta nouvelle adresse. Ta maman a laissé la rue Taitbout, ta grand-mère y est-elle toujours ? À tout hasard j’envoie ma lettre à cette adresse. Laisse-moi te dire, ma chère petite Dédette, comment j’ai été étonnée de voir la photo de la grande fille que tu es maintenant. Je te reconnaîtrais à peine, quoique j’aie de toi plusieurs photographies que je conserve avec moi et que je me plais à revoir souvent. Comme ton papa serait fier de sa belle “fifille”, lui qui t’aimait tant ! Ne l’oublie jamais, ma chère enfant, prie beaucoup pour lui. Demande-lui de prier pour nous qui sommes si malheureux depuis 6 mois. Tante Daulor est bien malade et nous désespérons de la voir guérir. Nous avons bien du mal à supporter notre chagrin et nous avons besoin de toute l’assistance du bon Dieu[18].
Les papiers Sylvestre contiennent encore quelques lettres adressées à Odette, mais qui émanent de correspondants dont nous ne savons rien. Un certain Maurice se réjouit d’avance, le 2 mars 1933, de ce que “la petite saoulographie [sic] approche car je ne l’oublie pas.” Il semble qu’elle ait trouvé un travail à la librairie Paul Magné, sur le boulevard Saint-Michel ; c’est là, peut-on supposer, qu’un admirateur lui offre des roses, le 27 juin 1942, mais le trouble dans lequel elle le plonge lui fait oublier sa canne, ce qui lui donne l’occasion de lui adresser un “peuti [sic] mots [sic]” pour lui “demender [sic] ci [sic] par asard [sic]” elle ne l’aurait pas retrouvée ; un autre amoureux transi, moins fâché avec l’orthographe, lui écrit, le 15 mars 1943, être “passé à la librairie mais j’ai eu beau regarder, je ne vous ai pas vue… […] je voudrais vous persuader de ce que cette lettre n’est pas la conséquence d’un simple caprice ni d’une futile curiosité… mais les mots qu’il faudrait ne viennent pas…” En 1946, une certaine Léa lui demande de lui procurer du papier crépon. Une mercière lui fait savoir, à une date inconnue, qu’elle n’a pu trouver de laine assortie à l’échantillon qu’elle lui avait remis. Quoi d’autre ? Peu de choses, presque rien : 2 cartes de visite imprimées au nom d’Odette Sylvestre ; 1 enveloppe vide, qui provient de Carnac et lui est adressée aux Sables-d’Olonne, et 1 autre enveloppe vide, datée de 1932, en provenance de Martinique. Lequel ou laquelle de ses oncles et tantes d’outre-mer lui a écrit en 1932 ? La lettre n’est pas conservée. Odette demeure à tout jamais nimbée de mystère.

Françoise Anne Marie Odette Sylvestre, née à Paris le 4 octobre 1915, finit par décéder également à Paris le 12 avril 2000. Est-ce à l’occasion de son décès que les papiers Sylvestre ont rejoint les collections de la BHVP ? Et par quel canal ? Sans doute ne le saurons-nous jamais.
Mais l’histoire de Rodrigue ne s’arrête pas là.
Dans la nuit du 25 au 26 décembre 2021, le monument aux morts de Ducos est vandalisé[19]. La plaque commémorative qui contenait le nom de “Claude Rodrigue Sylvestre” au côté de ceux des autres Ducossais morts au combat est brisée en morceaux. D’autres monuments aux morts en Martinique connaîtront le même sort en 2022 et 2023 : il s’agit d’une véritable vague de protestation contre le lien colonial qui a étroitement uni la Martinique à la “métropole”, si étroitement que des Martiniquais ont sacrifié leur vie pour celle-ci. Mais ces actes de dégradation n’emportent pas tous les suffrages : ils suscitent une grande émotion, une profonde consternation dans la société antillaise ; même le collectif dénommé La Fabrique décoloniale se fend d’un communiqué pour “appeler à un sursaut des consciences” et au respect de la mémoire de ces soldats morts sur le champ de bataille, si loin de chez eux :
Nous sommes aujourd’hui leurs héritiers et héritières, nous leur sommes redevables. S’en prendre ainsi, dans l’ombre, la nuit, s’en prendre à leur mémoire et à leur nom, correspond à les faire disparaitre deux fois. Ce n’est pas un acte révolutionnaire, loin de là, c’est un acte d’une veulerie et d’une bassesse immonde. Car effacer leur nom ne nous rendra ni plus unis, ni plus forts, ni plus combatifs pour affronter l’aliénation du monde actuel.
[…]
Nous ne devons pas nous tromper de combat !
Nos ancêtres ne sont pas nos adversaires[20] !
Aujourd’hui, le monument aux morts de Ducos a été restauré. Une nouvelle plaque égrenant les noms des soldats martyrs a été gravée. Mais, ultime avanie, aux prénoms “Claude Rodrigue” a été, on ne sait pour quelle raison, substitué celui de “Célestin[21]“. Rodrigue Sylvestre n’a jamais eu de chance, même plus de 100 ans après sa mort. Le souvenir de son sacrifice n’est même plus associé à sa véritable identité. Odette, la fille de Rodrigue, est décédée quant à elle à l’âge avancé de 85 ans, à l’an 2000.
Esquisse sociologique de la famille Sylvestre
Qui sont les Sylvestre de Ducos ? Les photographies[22] qu’ils envoient à leur parent exilé nous les montrent plutôt clairs de peau, avec des traits assez “européens” : vraisemblablement, dans le système de valeurs propre à la société antillaise, qu’on appelle parfois “pigmentocratie”, ils appartiennent à l'”ethnoclasse” la mieux considérée, celle des “mulâtres[23]“. Raphaël Confiant écrit, au sujet de ce groupe :
Les Mulâtres donc, à compter de la fin du 19e siècle sont devenus les Jaunes, c’est-à-dire d’abord une couleur bien identifiée, différente des couleurs blanche et noire, puis, comme je le dis, une race, comme si elle n’entretenait plus aucun lien avec les deux races qui lui avaient donné naissance. On a ici un premier point, jamais souligné, à ma connaissance, dans la littérature anthropologique antillaise, à savoir qu’à partir du moment où les Mulâtres passent de la “couleur” à la “race”, ils cessent du même coup d’être perçus comme des… métis. Il est vrai que les unions matrimoniales du groupe se font désormais en son sein, qu’il pratiquera une forte endogamie, à l’imitation du groupe blanc créole, et ce jusqu’au tout début du 20e siècle, ce qui va favoriser sa constitution en entité à part entière, indépendante, dans l’imaginaire collectif, des groupes Blanc et Noir. Cela ira si loin dans les colonies françaises que le terme “mulâtre” y perdra sa signification d’origine – à savoir rejeton d’un Blanc et d’un Noir – pour désigner des individus au phénotype, disons, méditerranéen pour aller vite[24].
Les lettres qu’écrivent les différents membres de la famille Sylvestre et leurs amis confirment qu’ils ressortissent à une élite sociale qui maîtrise l’écrit à la perfection. Leur style est coulant et agréable à lire, leur orthographe est irréprochable – on relève bien plus de fautes échappées à la plume des correspondants parisiens de Rodrigue ! –, ils sont dans une constante recherche lexicale et syntaxique. Ces scripteurs n’hésitent pas à user de l’imparfait du subjonctif, même dans le contexte d’une correspondance familière et décontractée : ainsi, le beau-frère de Rodrigue, Jude, pharmacien de son état, lui écrit, le 2 juin 1910 : “J’ai bien attendu qu’une occasion se présentât pour que tu m’écrives quelques mots” ; et Renée, la jeune fiancée de Rodrigue, pour ne pas être en reste, s’écrie, le 20 juillet 1914 (elle a donc 20 ans) : “Si je devais ravoir quinze ans et que mon Rodrigue demandât mon avis pour s’éloigner de moi, certes il ne s’en irait pas.”

Dans la fratrie de Rodrigue, on compte au moins 3 enseignants : Joseph est nommé secrétaire du chef du service de l’Instruction publique de Fort-de-France en 1914, Lise et Daulor sont institutrices. Cette appartenance à une élite sociale et intellectuelle ne va pas sans l’affectation d’une forme de mépris pour la culture spécifiquement créole, notamment au point de vue linguistique. Le 8 février 1911, Daulor se plaint d’avoir une classe “très chargée [qui] compte 123 mioches dont la plupart ne comprennent pas le français” ; le 19 novembre 1913, Lise se vante de ce que sa fille Lity “parle bien, surtout ne dit pas un mot de créole”. Les Sylvestre ne se sentent pas “colonisés”, ils se considèrent comme des citoyens français à part entière, et lorsque la guerre éclate ils se montrent indéfectiblement solidaires de la cause du pays que, dans leurs lettres, ils appellent toujours la France, et jamais la “métropole” : c’est Lise encore qui affirme avec fierté, le 20 janvier 1915, que ses 2 filles Lity et Yva “détestent les Allemands comme nous et parlent d’aller leur couper la tête” ; le 22 septembre 1916, elle laisse éclater toute sa colère : “Ces satanés boches, ne vont-ils pas payer au centuple toutes les tortures qu’ils causent ? Ce serait douter de Dieu que de ne pas le croire ! Trop de petites voix innocentes les maudissent !”
En d’autres termes, le comportement de la famille Sylvestre correspond exactement au descriptif que la chercheuse Stéphanie Mulot donne des mulâtres :
Les termes désignant les types raciaux ont progressivement évolué pour désigner des classes sociales puis des pratiques sociales. Ainsi, le terme “mulâtre”, initialement utilisé pour les individus nés d’une mère noire et d’un père blanc, est devenu au XIXe siècle un étiquetage qualifiant l’ensemble des libres de couleur soucieux de leur distinction sociale, à travers des comportements sociaux particuliers (parler français, usage de la citoyenneté, inscription dans la légitimité, activité professionnelle notable[25]…).
Mais même si les Sylvestre se sentent intégralement français, ils n’en perdent pas pour autant le sens de l’appartenance à une communauté bien particulière, la communauté antillaise, ni le besoin de se regrouper lorsqu’ils sont éloignés de leur île d’origine. Les lettres adressées à Rodrigue contiennent très fréquemment des phrases construites sur le modèle : “Untel ou Untel est en France en ce moment, l’as-tu rencontré ?”, comme si le fait que deux Antillais se trouvent concomitamment sur le sol français impliquait nécessairement qu’ils dussent se voir.
Quelques passages de lettres cités plus haut montrent que c’est avec un véritable enthousiasme patriotique que Rodrigue et son beau-frère Georges grossissent les rangs de l’armée, et que le sage Joseph les en “félicite”. Cela s’explique par le fait que, depuis la fin des années 1870, l’extension de la conscription à la population antillaise constitue une revendication forte des couches supérieures de la société antillaise : symboliquement, cela marquerait à leurs yeux la concrétisation du principe d’égalité entre colonisateurs et colonisés, entre métropolitains et créoles. Les membres de cette élite veulent, eux aussi, avoir la possibilité de “payer l’impôt du sang”, au même titre que les conscrits de France. Comme l’écrit Jacques Dumont, “la demande d’application de la loi sur le service militaire devient un enjeu d’égalité républicaine surtout porté par les élites de couleur[26].” Mais cette revendication se heurte aux préjugés racistes du colonisateur, qui rechigne à laisser des “Noirs” entrer dans l’armée, ainsi qu’aux intérêts économiques des grands propriétaires terriens blancs, qui ne souhaitent ni voir leurs anciens esclaves quitter les champs de canne à sucre pour être appelés sous les drapeaux, ni devoir les côtoyer dans les chambrées de soldats… À ces réticences s’ajoutent des difficultés d’ordre matériel : où les conscrits antillais accompliraient-ils leur service militaire ? Il n’y a pas d’infrastructures sur place, et cela coûterait trop cher de tous les envoyer en France. Seule la crise géopolitique majeure qui débouche sur l’éclatement de la Première Guerre mondiale viendra à bout de ces blocages.
L’implication de plusieurs membres de la famille Sylvestre dans l’œuvre d’instruction publique les met au premier rang pour soutenir cette revendication :
Des témoignages d’instituteurs ou d’acteurs politiques rappellent ainsi la place qu’occupaient dans les leçons et les imaginaires, l’amputation du territoire national et la perte de la patrie d’origine de Victor Schoelcher. L’école – devenue obligatoire en théorie à partir de 1881 – et la presse sont les principaux vecteurs de diffusion, relayés par l’Église catholique, très implantée. Les sermons dominicaux rappellent ainsi la noblesse et la nécessité de l’engagement[27] […].
Lise, celle des sœurs de Rodrigue qui lui écrit le plus, coche les 2 cases : elle est institutrice, et elle est très pieuse. Rien d’étonnant, donc, à ce que ses 2 filles, malgré leur très jeune âge, rêvent de “couper la tête” aux Allemands.
Rodrigue, donc, entend accomplir son devoir de soldat comme n’importe quel autre soldat français, et être considéré comme tel. Mais c’est dans le 30e bataillon de tirailleurs sénégalais qu’il est enrôlé : aux yeux de l’Armée française, son origine et sa couleur de peau prévalent sur toute autre considération. Son beau-frère Georges est d’abord envoyé en Algérie en raison d’un préjugé selon lequel les conscrits antillais seraient inaptes à s’adapter au climat français : “malgré ce recrutement étendu de 1915, la mise à l’écart sanitaire continue, décidée au plus haut niveau […]. Cette disposition s’appuie sur les problèmes sanitaires persistants et la conviction renforcée d’une résistance moindre des troupes créoles[28].” Dans la lettre qu’il adresse à Jane le 19 mai 1917, déjà citée plus haut, il proteste contre la décision d’être envoyé à Salonique, et se plaint de l’iniquité qui entoure la question des permissions : faut-il y voir une première fissure de l’adhésion des élites de couleur aux promesses de la “mère patrie”, un signe avant-coureur des mouvements qui déboucheront, bien plus tardivement dans le 20e siècle, sur les revendications indépendantistes, et pour finir sur le vandalisme exercé sur les monuments aux morts de Martinique au début des années 2020, et qui cherche à effacer jusqu’au souvenir même du sacrifice de ces Antillais qui rêvaient d’être les égaux des Français au point de mourir comme eux pour une patrie commune ? Comme le souligne Jacques Dumont, “la fin de la guerre précipite ces demandes d’égalité réelle[29]“, et il évoque un sentiment de trahison :
Reste donc l’espoir d’une reconnaissance, celle d’un citoyen à part entière, ayant pleinement fait son devoir […] Or, l’attente d’une complète intégration, à l’origine de cet engagement, est rapidement déçue. Au sortir de la guerre, pour dédommager les Alliés, la rumeur circule qu’il est envisagé de céder les Antilles aux États-Unis… Les protestations scandalisées sont à la mesure de la confiance trahie[30].
Conclusion
Cet ensemble épistolaire, par-delà son évident intérêt documentaire et historique, constitue également un témoignage d’une bouleversante humanité. Nous ne saurons peut-être jamais comment il a rejoint les collections de la bibliothèque, mais nous ne pouvons que nous féliciter qu’il ait échappé à la destruction, et qu’il n’ait pas été considéré comme trop anecdotique ou d’ordre trop privé pour pouvoir être confié à la mémoire collective. Il constitue un trait d’union exceptionnel entre destinée individuelle et histoire globale.
On ne peut que regretter en revanche de ne pouvoir mettre un visage sur le nom de Rodrigue : son portrait ne figure certainement pas parmi les photographies qui accompagnent ces lettres, et c’est bien dommage, car l’on aimerait savoir à quoi ressemblait ce Don Juan des Tropiques qui tournait la tête à toutes les femmes, et qui a traversé l’Océan pour venir mourir dans les tranchées de Flaucourt. La lettre de “Marguerite”, déjà citée plus haut, ne nous fournit que quelques indications très générales, par trop vagues : “cheveux frisés”, “très brun”, “très grand”…
Les lettres de sa famille et de ses amis montrent à quel point il était aimé de ses proches. La solidarité qui s’exprime tout au long de ces lignes illustre à la perfection le proverbe créole : San épé pasé dlo (“Le sang est plus épais que l’eau”). Puisse le présent article lui rendre un dernier hommage, plus de 100 ans après sa mort au champ d’honneur.
[1] Lettres d’E. Pierre-Rose à Rodrigue Sylvestre. 8-MS-6157.
[2] Lettres de Lise Sylvestre à Rodrigue Sylvestre. 4-MS-5929.
[3] Lettres de L. Beauville à Rodrigue Sylvestre. 4-MS-5926.
[4] Lettres de F. Boura à Rodrigue Sylvestre. 8-MS-6148.
[5] Lettres de Joseph Sylvestre à Rodrigue Sylvestre. 8-MS-6152.
[6] Lettres de Daulor Sylvestre à Rodrigue Sylvestre. 8-MS-6149.
[7] Lettres de Renée Yoyo à Rodrigue Sylvestre. 4-MS-5930.
[8] Lettres de “Marguerite” à Rodrigue Sylvestre. 8-MS-6154.
[9] Lettres d’expéditeurs divers à Rodrigue Sylvestre. 4-MS-5931.
[10] Lettres d’E. Crofils à Rodrigue Sylvestre. 4-MS-5927.
[11] 4-MS-5933.
[12] Lettres de Joseph Sylvestre à Jane Sylvestre. 8-MS-6159.
[13] Nous connaissons ce détail par une lettre de Lise Sylvestre à Jane Sylvestre en date du 22 septembre 1916.
[14] Lettres de Lise Sylvestre à Jane Sylvestre. 8-MS-6160.
[15] Lettres de Georges Yves à Jane Sylvestre. 8-MS-6162.
[16] Probable lapsus calami pour : filleule.
[17] Lettre de Rachel Sylvestre à Jane Sylvestre. 8-MS-6161.
[18] Documents relatifs à Odette Sylvestre. 4-MS-5932.
[19] France-Antilles, 26 décembre 2021, <https://www.martinique.franceantilles.fr/actualite/faitsdivers/les-monuments-aux-morts-du-francois-et-de-ducos-vandalises-185950.php> ; Karib’info, <https://www.karibinfo.com/news/les-monuments-aux-morts-du-francois-et-de-ducos-vandalises/>.
[20] Antilla, 28 décembre 2021. <https://antilla-martinique.com/monuments-aux-morts-vandalises-la-fabrique-decoloniale-appelle-a-un-sursaut-des-consciences/>.
[21] On peut voir des photographies du monument aux morts de Ducos restauré, avec cette malencontreuse erreur, à plusieurs endroits sur le Web, par exemple à l’adresse <https://www.communes.com/photo-ducos,403788>. Des transcriptions antérieures à la dégradation de 2021, disponibles par exemple à l’adresse <http://monumentsauxmorts.unblog.fr/ducos/>, montrent que le monument d’origine était exempt de cette erreur. L’existence de ces transcriptions rend l’erreur d’autant plus inexplicable – et impardonnable.
[22] 2-MS-5087, 8-MS-6137. 19 tirages en tout, dont la plupart ne sont malheureusement pas légendés, si bien que nous ne savons pas quels membres de la famille y sont représentés.
[23] “Le métissage constitue un marqueur de la volonté de liberté, d’ascension sociale et du désir de proximité avec le groupe dominant. Comme processus sélectif, il entretient la spirale pernicieuse d’inscription du statut social et juridique des individus sur les corps.” Vincent Cousseau, “Le métissage dans la Martinique de l’époque esclavagiste : un phénomène ordinaire entre refoulement et acceptation”, dans : Guy Brunet, éd., Mariage et métissage dans les sociétés coloniales. Amériques, Afrique et Îles de l’Océan Indien (XVIe-XXe siècles), Bern : P. Lang, 2015 (133-158), page 158.
[24] Raphaël Confiant, “Le mythe du ‘chaben'”, dans : Potomitan, 2023, <https://www.potomitan.info/confiant/chabin.php>.
[25] Stéphanie Mulot, “Chabines et métisses dans l’univers antillais”, dans : Clio. Histoire‚ femmes et sociétés, 27 (2008), 115-134, page 116. <http://journals.openedition.org/clio/7447>.
[26] Jacques Dumont, “Les registres du patriotisme créole dans les ‘vieilles colonies’ autour de la Première Guerre mondiale”, dans : Outre-mers, 390-391 (2016), 191-210, page 194. <https://shs.cairn.info/revue-outre-mers-2016-1-page-191>.
[27] Jacques Dumont, “Les registres…”, page 199.
[28] Jacques Dumont, “Les registres…”, page 197.
[29] Jacques Dumont, “Les registres…”, page 209.
[30] Jacques Dumont, “Conscription antillaise et citoyenneté revendiquée au tournant de la Première Guerre mondiale”, dans : Vingtième siècle : revue d’histoire, 92 (2006), 101-116, page 116. <https://shs.cairn.info/revue-vingtieme-siecle-revue-d-histoire-2006-4-page-101>.
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OpenEdition vous propose de citer ce billet de la manière suivante :
Patrick Le Boeuf (10 mai 2026). Une diaspora antillaise à Paris au début du 20e siècle : le tragique destin de Rodrigue Sylvestre. L'échauguette. Consulté le 16 juillet 2026 à l’adresse https://doi.org/10.58079/16726



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